—D'ailleurs, poursuivit l'ingénieur, le bolide va passer à une assez courte distance, pour que rien de ce qui se trouvera à sa surface n'échappe aux investigations de M. Ossipoff.

Il tira sa montre.

—Dans quatre heures et vingt minutes, il coupera exactement notre route, dit-il.

—À combien de kilomètres sera-t-il alors? demanda Séléna.

—À huit cents environ, mademoiselle, soit deux cents lieues; la lunette de votre père ramènera cette distance à moins de deux kilomètres.

—Pensez-vous que, si Sharp existe, interrogea Mlle Ossipoff, il puisse nous apercevoir?

L'ingénieur allongea les lèvres dans une moue dubitative.

—Voilà qui est moins que certain, répondit-il; nous marchons à l'opposé du Soleil et nous nous en éloignons, tandis que le bolide s'en rapproche en suivant une direction absolument contraire. Si nous le distinguons aussi parfaitement, c'est parce qu'il est éclairé en plein par la lumière solaire: pour lui, au contraire, notre appareil se confond avec l'obscurité de l'espace, puisque la face éclairée n'est pas tournée de son côté: Si Sharp est là-bas, il est probable, il est même certain qu'il ne s'est aucunement aperçu de la présence de notre wagon.

—C'est égal, répliqua Gontran en secouant la tête, j'aurai bien de la peine à admettre qu'un être humain puisse exister à la surface d'un corps aussi microscopique.

—Il est certain, fit l'ingénieur, que ce doit être là, pour un être humain, un séjour des plus singuliers et que la vie, sur un si petit monde, ne doit pas marcher sans des particularités étranges. La pesanteur y doit être infiniment plus faible que sur les satellites de Mars; et tu sais cependant si elle s'y fait peu sentir. Sharp ne doit pas peser, là-dessus, plus de quelques grammes et il doit s'abstenir du moindre mouvement un peu trop brusque, qui l'enverrait en dehors de la zone d'attraction de sa planète. Au besoin, si cette fantaisie le prenait, il pourrait jongler avec le wagon-obus qui lui sert d'habitation.