Et ce malheureux, dont l'existence n'avait été, jusqu'à présent, qu'une suite non interrompue de fourberie et de trahison, trouvait, dans son cœur, des épithètes épouvantables pour qualifier la conduite des autres à son égard.
Cependant, quand il eut bien juré, bien tempêté, bien crié, la nature réclama ses droits et, brisé de fatigue et d'émotion, il s'assit sur le divan circulaire qui courait autour du wagon.
Peu à peu, le calme revint dans son esprit et il comprit la nécessité d'aviser, le plus tôt possible, aux moyens de vivre sur cette parcelle de terre mercurienne où le hasard l'avait jeté.
Son premier soin fut de dresser l'inventaire des ressources sur lesquelles il pouvait compter.
On se rappelle que Gontran et Fricoulet avaient fait un dénombrement très exact de l'humanité comestible qui les avait suivis de la planète Mercure sur la comète; cette humanité était de deux sortes ou, du moins, appartenait à deux espèces: volatiles et léporoïdes.
Il suffit à Sharp de jeter un coup d'œil sur une sorte de tableau où Séléna enregistrait chaque hécatombe de ces êtres intéressants, pour se savoir à la tête de 53 représentants de la race à poils, et 29 représentants de la race à plumes.
C'était peu... mais cela lui représentait toujours quelques mois de vivres assurés, sans compter les cas de reproduction qui auraient pu se produire et augmenter, à l'insu même des Terriens, la colonie mercurienne.
À cela, il fallait ajouter une bonbonne entière de la pâte nutritive fabriquée par Ossipoff, avant son départ de la Lune, et une soute presque pleine d'eau distillée.
Les voyageurs, comme on le sait, n'avaient emporté avec eux que le strict nécessaire en vêtements, armes, instruments, de peur de surcharger par trop la sphère métallique qui les véhiculait; Sharp trouva donc une garde-robe des plus complètes et des plus variées, un laboratoire de physique et de chimie très bien monté; seuls, tous les objets ayant trait à l'astronomie avaient été emportés par Ossipoff, à l'exception de la grosse lunette de la partie supérieure du wagon, trop lourde et trop embarrassante pour avoir pu pouvoir prendre place dans la nacelle du ballon, une jumelle marine, un sextant, un micromètre; dans la bibliothèque, une collection complète de tous les ouvrages traitant d'astronomie que Mickhaïl Ossipoff connaissait par cœur et qui eussent alourdi inutilement le ballon.