Pendant qu'il se creusait ainsi la tête, il ne se doutait pas que Jupiter se chargeait de mettre à exécution ce projet que lui-même taxait d'impossibilité.

Desséché par l'intense chaleur qu'il avait reçue lors de son passage à l'aphélie, pierreux jusqu'à son centre, le noyau cométaire de Tuttle n'était plus qu'un sphéroïde composé d'éléments simplement juxtaposés et reliés les uns aux autres par la simple attraction du centre.

Peu à peu, par une attraction continue, augmentant lentement, au fur et à mesure que la comète de Tuttle se rapprochait d'elle, la planète géante exerçait sur ces éléments une action de dissociation; c'était comme un craquellement général dont Sharp se fût certainement aperçu s'il n'eut passé son temps enfermé dans la partie ogivale de l'obus qui lui servait de cabinet de travail: là, il rédigeait ses notes, il observait les astres.

Bientôt l'attraction de Jupiter fut telle que les différents éléments constitutifs de Tuttle ne furent plus reliés entre eux que par un miracle d'équilibre, équilibre que devait détruire un rapprochement, si petit fut-il, de la planète géante.

Là, où la veille encore se dressaient des arbres géants, un ravin profond se creusait.

Ce fut un soir, pendant que Sharp reposait tranquillement dans son hamac, que se produisit une catastrophe, semblable à celle qui amena, il y a quelques années, la dislocation de la comète de Biéla.

Tout à coup il se fit un déchirement épouvantable dans l'enveloppe extérieure, et des craquements stridents ébranlèrent les lourdes couches atmosphériques.

Le noyau cométaire, semblable à l'enveloppe métallique d'une bombe qui éclate sous la poussée violente de l'explosif qu'elle renferme, fendu, disloqué, se disséminait dans toutes les directions et, tandis qu'une partie de ses débris tombait avec une rapidité vertigineuse sur le disque jovien, le fragment qui portait Sharp était repoussé, avec une force inimaginable vers les noires profondeurs de l'espace.

Fédor Sharp, à la première secousse de ce tremblement de comète, avait été jeté hors de son hamac sur le plancher du laboratoire; une fois là, il roula, pendant quelques secondes, de droite et de gauche, sous l'impulsion d'un roulis semblable à celui d'un navire que battent les flots furieux.