—Fédor Sharp, parle-nous de Saturne?

Alors, il balbutiait, se troublait, demeurait muet et quittait le Congrès couvert de honte, accompagné jusqu'à la porte par les huées des assistants.

Invariablement, c'est à ce moment de son cauchemar que l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences s'éveillait, les membres tremblants et couverts d'une sueur glacée. Il se dressait sur son séant, regardait autour de lui d'un air vague, l'oreille encore bourdonnante des rires satiriques et des sifflets moqueurs; puis, il reconnaissait son wagon et poussait un profond soupir de satisfaction, souriant à chacun des objets qui lui étaient familiers, heureux de ce grand silence qui l'enveloppait.

Bientôt à cette hallucination vint s'en ajouter une autre; après le regret de n'avoir pu étudier Saturne, la terreur le prit de ne pouvoir étudier Uranus.

Alors, bien que plusieurs jours dussent s'écouler avant que le bolide qui le portait pût couper l'orbite de la planète, Sharp se livra à de fantastiques calculs pour savoir, par avance, à quelle distance il passerait d'Uranus.

Cette distance il parvint à l'évaluer à trois cents millions de lieues environ et, comme son télescope grossissait trois cents fois, c'était donc à un million de lieues seulement qu'il se trouverait pour faire ses études.

Ce résultat le combla de joie et, dès lors, ses nuits furent plus calmes. Cependant il se produisait en lui une singulière transformation: lui, jadis si froid, si indifférent, si impassible, il devenait enthousiaste, s'émotionnant au souvenir des grandes découvertes scientifiques dont s'enorgueillissent les siècles passés, vibrant à la pensée des choses sublimes que réservent aux générations qui viendront après nous, les siècles futurs.

Un soir que, pour passer le temps, il feuilletait un des traités philosophiques qui se trouvaient dans la bibliothèque parmi les livres d'astronomie, il ferma violemment le bouquin, l'envoya rouler dans un coin de la salle, en proie à une colère froide.