—Les insensés! s'écria-t-il en haussant furieusement les épaules, prétendre assigner des limites à l'Univers! n'ont-ils donc jamais lu l'histoire de la science pour poser, comme principe, que telle ou telle planète sert de borne au système solaire? Borne mobile alors, et provisoire, puisque chaque année qui s'écoule emporte une partie des errements de la précédente année, étendant plus loin encore le champ des connaissances humaines!

Il eut un ricanement strident, se leva et arpenta à grandes enjambées, l'étroit laboratoire dans lequel il se trouvait; sa fureur, loin de se calmer, allait grandissant; au point que, passant à proximité du malheureux bouquin, il lui envoya un coup de pied qui le fit voltiger jusqu'à plafond.

—Écrire des choses semblables en 1880, à la fin de ce xixe siècle qui a vu se déchirer un si large pan du voile qui cache la nature à l'esprit humain!... les misérables! mais s'ils eussent vécu au siècle dernier, ils eussent fait brûler Herschell pour avoir reculé de 320 millions de lieues les limites du système solaire.

Il s'arrêta, croisa les bras et s'adressant à un auditoire invisible.

—Oui, messieurs, depuis l'antiquité jusqu'à la fin du xviiie siècle, Saturne était resté, pour le monde des astronomes, ce qu'étaient les colonnes d'Hercule pour les premiers navigateurs, la limite extrême de l'Univers céleste; c'est à peine si au delà de cette distance vertigineuse, déjà dix fois supérieure à celle qui sépare la Terre du Soleil, quelques esprits audacieux osaient placer des étoiles... Tout à coup, cette quiétude au milieu de laquelle vivait le monde savant convaincu de la non-existence d'un au delà, est troublée, bouleversée... les routines astronomiques sont démolies... une planète nouvelle vient d'être découverte à 733 millions de lieues du Soleil.

«Ah! ne croyez pas, messieurs, que le premier mouvement des savants fut un mouvement d'admiration et d'enthousiasme pour celui dont le persistant travail et le génie hardi venaient de révolutionner ainsi le monde; loin de là, William Herschell dut lutter et publier rapport sur rapport concernant la petite étoile qu'il avait découverte et qui, selon lui, présentait un disque planétaire sensible.

«De leur côté, tous les astronomes cherchèrent et observèrent le nouveau corps. Chose singulière, tous, ils voulurent que ce corps nouveau fût une comète et qu'en cette qualité, il suivît une courbe très allongée dont le sommet arrivait près du Soleil.

«Mais tous les calculs faits à cet égard étaient sans cesse à recommencer; on ne parvenait jamais à représenter l'ensemble de ses positions, quoique l'astre marchât avec une grande lenteur.

«Les observations d'un mois se trouvaient en contradiction flagrante avec celles du mois précédent.