—Dussé-je vivre cent ans, répondit-il, que cela ne suffirait pas; songez que la marche d'Hypérion dans l'espace doit être si lente qu'elle ne doit pas employer, à parcourir son orbite, moins de trois à quatre siècles.

Les sourcils de M. de Flammermont se haussèrent prodigieusement.

—Je vous lègue donc, mon cher enfant, poursuivit le vieillard avec émotion, les études que j'ai faites pendant ma vie au sujet de cette planète; vous les continuerez durant votre existence.

—Oh! cher père, interrompit Séléna éplorée, craignez-vous donc de mourir?

—Non, mon enfant, répondit le vieux savant, mais en ce moment solennel, moment où, arrivés au point terminus de notre voyage, nous allons nous diriger vers notre planète natale, j'estime que la promesse de ton fiancé sera plus solennelle encore... Et cette promesse, mon cher Gontran, c'est de léguer à votre premier fils, lequel sera lui aussi astronome, comme son père, comme son grand-père—bon sang ne peut mentir—de lui léguer, dis-je, la charge d'achever les travaux sur Hypérion, travaux commencés par moi, continués par vous, et auxquels il attachera, lui troisième, son nom, comme nous y aurons attaché les nôtres... Ce ne sera pas trop de trois vies humaines pour arriver à soulever ce voile derrière lequel se cache l'Inconnu.

Après avoir prononcé ces dernières paroles d'une voix vibrante et pleine d'émotion, le vieillard se tut, attendant la réponse qu'il demandait.

M. de Flammermont hésita deux ou trois secondes; le rôle qu'il jouait depuis si longtemps commençait à lui peser fort et il se demandait s'il ne vaudrait pas mieux jeter le masque et avouer franchement au vieux savant ce qui en était.

C'eût été briser à tout jamais le rêve de bonheur qu'il avait formé; mais, outre que la réalisation sans cesse reculée de ce rêve en avait diminué la valeur, maintenant qu'il était plus de sang-froid, le jeune homme commençait à trouver que son affection pour Séléna l'avait peut-être entraîné au delà des bornes permises par la franchise et par la loyauté.

Sans doute allait-il parler, tout avouer; mais ses regards se portèrent vers Séléna et le visage de la jeune fille lui apparut si gracieux, si charmant, si adorable que Gontran, oubliant tous ses déboires, tous ses tourments, rejeta bien loin de son esprit les velléités de franchise qu'il venait d'avoir, et, reconquis tout entier par son amour, s'écria: