—Qui sait?... on a vu des choses plus étranges...
[CHAPITRE V]
OÙ
GONTRAN ET FRICOULET
ONT UNE
EXPLICATION SÉRIEUSE
l y avait deux jours déjà, ou plutôt deux fois vingt-quatre heures, que l'Éclair, naviguant toujours dans la Voie Lactée, avait laissé bien loin derrière lui Sirius et la constellation du Grand Chien à laquelle appartient ce brillant soleil.
Emporté par une force incommensurable, obéissant à l'attraction invincible qu'exerçaient sur lui les mondes de l'Infini, l'appareil filait droit son chemin, semblable à ce boulet hyperbolique dont l'auteur des Continents célestes parle dans un de ses ouvrages, et sans apparence qu'il dût atteindre jamais le but qu'il poursuivait, les limites de cet infini dans lequel il était lancé, reculant au fur et à mesure qu'il avançait sur sa route.
Dans l'intérieur du wagon, une certaine contrainte régnait depuis la scène que nous avons rapportée à la fin du chapitre précédent; entre les éléments plus qu'hétérogènes dont se composait la petite troupe des voyageurs, Fricoulet servait de trait d'union, sa bonne humeur naturelle calmait les fureurs de Farenheit, dissipant les soupçons d'Ossipoff et adoucissant les blessures involontairement faites à l'amour-propre de Gontran; il est inutile d'ajouter, une fois de plus, que, sans les connaissances scientifiques de son ami, l'ancien diplomate eût été incapable de soutenir avec Ossipoff un entretien, quelque court qu'il fût.
Semblable à un acteur qui, pour remplacer un camarade absent, est poussé par le régisseur, sur la scène, sans savoir un mot du rôle qu'il doit débiter, M. de Flammermont fût resté en panne, à tout moment, s'il n'eût eu affaire à un souffleur d'aussi bonne composition que Fricoulet.
Or, depuis l'incident, en apparence fort léger, auquel avait donné lieu la discussion sur le satellite de Sirius, les deux amis semblaient se bouder; peut-être eût-il été admissible, ou tout au moins compréhensible, que Gontran en voulût à l'ingénieur, car il eût pu considérer comme une mauvaise plaisanterie de sa part de lui avoir prêté une opinion diamétralement opposée à celle du vieillard, et sans qu'il y eût aucune nécessité à cela.