Sans y prêter grande attention, d'abord parce qu'il était encore un peu fatigué de ce qui venait de lui arriver, ensuite parce que, réellement, ces contrées célestes n'offrent qu'un intérêt fort relatif, il vit défiler devant lui, successivement, le Petit lion, les Chiens de chasse et la Chevelure de Bérénice.
Seulement, il recouvra toute sa présence d'esprit et secoua l'espèce de torpeur cérébrale qui l'engourdissait lorsque apparut, dans le champ télescopique, la belle nébuleuse découverte par Messier en 1772, mais dont l'admirable forme en spirale n'a été reconnue que trois quarts de siècle plus tard par lord Rosse.
Ce fut une joie sans mélange pour Ossipoff, de pouvoir admirer plus nettement encore que de l'observatoire de Poulkowa les détails véritablement surprenants de cet astre: les spirales présentaient deux branches très brillantes et formées de plusieurs filets; les intervalles de ces branches étaient remplis de lumière et une nébulosité presque continue reliait l'un à l'autre les deux noyaux, tandis qu'étincelait comme une lampe à incandescence le noyau, centre des grandes spirales.
Ce qui l'intéressa par-dessus tout, ce fut de pouvoir comparer l'astre tel qu'il se présentait à lui—c'est-à-dire tel qu'il apparaîtrait dans plusieurs siècles, à ses collègues de la Terre,—avec ce qu'il était plusieurs années auparavant, non pas seulement à l'époque où lord Rosse l'avait étudié, mais plus récemment avec les dessins exécutés en 1862 par Chacornac.
Dans ces dessins, les deux branches, signalées par lord Rosse, existent encore, mais plus condensées; les intervalles sont moins lumineux, les deux noyaux ont à peu près le même éclat, le noyau concentrique est dégagé et la structure spirale des filets qui l'entourent est nettement accusée.
En 1876, nouvelles observations de Wolff et nouveaux changements; les spirales se sont condensées et réduites à trois, les intervalles sont presque complètement obscurs, les filets secondaires n'existent plus et l'intervalle des noyaux est absolument noir; le second noyau s'est transformé en une brillante étoile d'éclat supérieur à celui du premier.
Outre l'intérêt que lui offrait ce côté de son étude, le vieux savant trouvait là une occasion vraiment unique de s'assurer de l'existence ancienne de la matière; ces spires d'astres brillants, tombant vers un centre commun, lui permettaient de se rendre compte de la plus immense période de durée que jamais l'intelligence humaine ait pu concevoir.
Que penser, en effet, d'une voie lactée qui s'est mise à pivoter et à former des spirales d'étoiles se dirigeant toutes vers un foyer de concentration future?
Combien de millions de siècles n'a-t-il pas dû falloir pour contourner ces spires gigantesques!
L'imagination demeure confondue quand on songe que ces myriades de soleils, éloignés de nous à une incommensurable distance, perdus, pour ainsi dire, dans l'infini, peuvent être, chacun, le centre d'un système planétaire.