Cette «baguette», Sharp la fabriqua au moyen d'un jeune arbre de la comète de Tuttle; elle ne mesurait pas moins de vingt centimètres de diamètre et de dix mètres de long... À son extrémité, au moyen d'un crochet de fer, fut suspendu l'anneau du parachute.
À l'une des extrémités du polyèdre qui constituait tout le domaine du voyageur, se dressait le squelette grêle et dépouillé d'un autre arbre desséché par la chaleur solaire et brûlé par les froids de l'espace.
Ce fut le tronc de cet arbre, droit comme un mât, que Sharp utilisa en guise de guide et de support pour sa gigantesque fusée: il lui suffit pour cela d'enfoncer dans le bout du tronc une tige de fer à laquelle il fixa sa fusée, dont il fit se dérouler la mèche jusqu'au sol; il devait suffire d'une étincelle pour que cette mèche, s'enflammant, portât la combustion presque instantanément au centre du mélange fusant, dont était bourrée la cartouche.
Ces choses si simples en apparence, et que nous avons mis seulement quelques lignes à décrire, Fédor Sharp employa près de deux mois à les accomplir; outre que l'expérience lui manquait, qu'il était fort maladroit de ses doigts, il ne possédait aucun des outils nécessaires à une fabrication aussi spéciale, et il ne procédait que par tâtonnements; aussi, lorsque le parachute se trouva gréé et mis en place, ne put-il s'empêcher de pousser un soupir de profond soulagement.
Il était véritablement exténué, n'étant habitué à aucun travail manuel, sans compter qu'il n'usait de son respirole qu'avec la plus grande parcimonie et ne mangeait qu'à la dernière extrémité.
C'était avec une terreur véritable que, chaque matin, il sortait des soutes ce qui lui était nécessaire pour sa journée, comme air et comme nourriture, et il se demandait avec une anxiété toujours croissante s'il n'arriverait pas un moment où ses poumons et son estomac manqueraient à la fois de nourriture.
Si ce moment-là arrivait avant que le point fixé par lui pour son départ de l'astéroïde fût atteint, il était perdu, et son cadavre reprendrait à tout jamais le chemin de l'espace; aussi avait-il vécu avec une avarice sordide, respirant à peine, ne mangeant pour ainsi dire pas. Aussi, lorsque, tout étant paré, il rentra dans l'obus, tomba-t-il plutôt qu'il ne s'assit sur le plancher, où il demeura quasiment évanoui durant de longues heures, cherchant vainement à se ressaisir, à dompter la matière pour lutter quand même jusqu'au dernier instant.
Oui... oui... il était bien vivant et bien éveillé! (p. 280).