Vainement chercha-t-il à examiner ses instruments et à faire les calculs nécessaires pour se fixer sur le chemin qu'il lui restait encore à parcourir; son anémie cérébrale était telle, que pendant plusieurs heures il n'y put parvenir. Mais quand, à force d'énergie, il fut parvenu à trouver suffisamment de lucidité pour tenir un crayon, il poussa un véritable cri de désespoir en constatant qu'il avait encore huit jours à attendre.
Huit jours, et c'est à peine si, en procédant avec la parcimonie la plus grande, il avait pour quatre jours de vivres!
Mais alors, c'était la ruine de ses espérances... c'était la mort!
Il réduisit de moitié sa ration de vivres et d'air; il se condamna, afin de moins respirer, à une inactivité absolue, mettant à portée de sa main, pour n'avoir pas à se déranger, l'infinitésimale quantité d'aliments qui lui restaient, ayant le courage—bien qu'une faim intolérable torturât cruellement ses entrailles—de ne pas tout dévorer d'un seul coup.
Mais il voulait vivre, et, malgré la faim, malgré la soif qui lui desséchait la gorge, malgré la lente asphyxie à laquelle l'astreignait l'absorption d'un air de plus en plus raréfié, de plus en plus vicié, il vécut.
Enfin arriva le moment où la planète terrestre, boulet énorme, envahit de son disque l'horizon tout entier, et Sharp, qui suivait d'un œil éteint la marche des aiguilles de son chronomètre, sentit soudain un frisson de bonheur lui courir par tous les membres.
Dans cinquante-cinq minutes, Russia allait atteindre le point que Sharp, dans ses calculs, avait fixé comme le plus proche de la Terre; et, bien qu'en tentant ce qu'il allait tenter, ce fût à la mort, peut-être, qu'il courait, il attendit avec une impatience, à chaque instant croissante, le moment du départ.
Subitement, miraculeusement, son énergie s'était comme galvanisée; oubliées, la faim, la soif et les tortures de l'asphyxie! ce n'était pas le moment de se laisser aller ni au découragement, ni à la faiblesse. Il lui fallait être fort, il serait fort.
Ayant mis dans le réservoir caoutchouté dont était muni son respirole tout ce qui restait d'air respirable, il assujettit soigneusement sur ses épaules les bretelles de l'appareil et se glissa hors de l'obus.
Le ciel était noir, d'un noir d'encre absolu, la Terre masquant le Soleil; seule, une lueur vague flottait dans l'espace, reflet de la lumière douce et pâle dont la Lune, alors dans son premier quartier, baignait le sol de l'astéroïde.