Presque tout de suite, Sharp revint à lui, reprenant l'usage de ses jambes en même temps qu'une grande joie lui gonflait le cœur; décidément, il avait eu tort de désespérer, la chance ne l'avait pas abandonné; bien au contraire, elle lui apparaissait plus grande et plus fortunée que jamais, sous la forme de cette courte dépêche.
L'Amérique, pays des gens pratiques! le Brésil, pays des gens aux emballements prompts!
C'était la gloire!... c'était la fortune!...
Son premier mouvement fut de se précipiter vers le monument où se tenaient les séances des Académies. Mais il réfléchit que, n'appartenant pas à ce docte corps, ce serait faire montre d'un empressement un peu excessif et qu'il serait plus décent à lui d'attendre que le ministre du Brésil vînt, par une démarche officielle, confirmer la nouvelle donnée par le correspondant du journal.
Il domina donc son impatience de savoir et reprit le chemin de chez lui, s'efforçant de marcher lentement pour ne pas exciter la curiosité des passants, et aussi pour faire passer le temps, se doutant bien qu'une fois rentré, il serait furieusement talonné par la curiosité.
Mais du plus loin qu'il aperçut sa maison, il fut tenté de se mettre à courir; une foule considérable envahissait la rue et il se douta que quelque chose se passait là, le concernant.
Il ne se trompait pas; dès qu'il fut reconnu, les vivats éclatèrent; et enthousiastes, mais respectueux, ceux qui se trouvaient là lui frayèrent un passage jusqu'à sa porte; l'escalier même était plein de monde: personnages officiels, notabilités scientifiques, journalistes de marque se pressaient sur les marches en une cohue confuse qu'il eut peine à percer pour arriver à son modeste logement.
Le ministre du Brésil l'attendait, entouré des bureaux des différentes Académies, afin de communiquer à l'intéressé, avec le plus d'apparat possible, le cablegramme expédié par dom Pédro.
Quand le savant eut remercié, avec une émotion admirablement jouée, du grand honneur qui lui était fait, un attaché à la maison de l'Empereur annonça à Fédor Sharp que, sur les ordres du Tzar, le ministre de la Marine avait télégraphié à Odessa pour que, dans les huit jours, un navire fût prêt à partir pour le Brésil, et qu'en même temps le ministre des Affaires Étrangères avait télégraphié aux ambassadeurs d'informer les gouvernements auprès desquels ils étaient accrédités que la Russie offrait gratuitement le transport aux délégations de toutes les Sociétés scientifiques.
Cela fait, le Président des Académies instruisit Sharp que les votes avaient eu lieu d'urgence pour désigner les délégués chargés de l'accompagner à Rio et que ces délégués se tenaient à sa disposition pour s'entendre avec lui sur les mesures à prendre.