Alors, les cuivres d'une fanfare, dissimulée dans des feuillages, éclatèrent; quatre pièces d'artillerie, disposées à chaque coin de la place, tonnèrent à la fois; aussitôt, d'une large rue, dans lequel il était massé, le cortège déboucha, marchant lentement, faisant le tour du piédestal sur lequel Fédor Sharp, immobile, eût semblé véritablement coulé en bronze si, de temps à autre, il n'eût incliné la tête pour saluer les délégations que le président de la municipalité lui nommait tout bas à l'oreille, au fur et à mesure qu'elles défilaient.

Cela dura une heure, une longue heure, durant laquelle, en dépit du soleil qui dardait fort, Sharp ne donna le moindre signe de défaillance; il est vrai de dire que, suivant les instructions données par le chef de la municipalité, un domestique tout chamarré d'or était venu se mettre derrière le héros, afin de tenir ouvert, au-dessus de sa tête, un immense parasol aux couleurs russes et brésiliennes.

La fin du cortège se composait d'une troupe innombrable d'individus des deux sexes, mais, cependant, dont la majeure partie appartenait au sexe masculin, vêtus, pour la plupart, d'habits de voyage en étoffes voyantes et coiffés de casquettes de drap ou de chapeaux mous en feutre (côté hommes), de robes mal coupées disparaissant sous d'amples ulsters, et coiffées de chapeaux extraordinaires de mauvais goût (côté femmes); ces individus avaient tous à la main, uniformément, un parapluie et une couverture roulée dans une courroie, comme, non moins uniformément, en bandoulière, un sac de cuir et un étui à lorgnette; cette lorgnette, ils s'en servaient pour le moment à dévisager Fédor Sharp, avec le sans-gêne qui caractérise l'Anglais en voyage.

Surpris et quelque peu choqué, le héros abandonna son immobilité de bronze, en laquelle il était figé depuis près d'une heure, pour se pencher vers le président de la municipalité et lui demander ce que c'étaient que ces gens-là.

L'autre, alors, lui expliqua que depuis que s'était répandu dans le monde entier la nouvelle des solennités scientifiques dont Rio allait être le théâtre, les «Cooks» et les agences similaires avaient organisé de tous les points du globe des excursions pour le Brésil, à prix réduits; que, depuis huit jours, s'étaient abattus sur le pays des bandes de curieux à longues dents et à favoris jaunes, avides de contempler les traits de l'homme du jour et de voir ce fragment de terre céleste dont la Providence avait favorisé le territoire brésilien.

—C'est la fortune de la ville, dit en souriant, pour terminer, le président de la municipalité.

—Mais c'est aussi la ruine des musées, répondit Sharp, faisant allusion au sans-gêne bien connu avec lequel les enfants d'Albion font leur possible pour emporter «des petits souvenirs».

En dépit de ces mots plein de méfiance, notre héros ne put faire autrement que de saluer le plus gracieusement qu'il lui fut possible ces gens venus de si loin, uniquement pour contempler ses traits.

Le défilé une fois terminé, Sharp fut reconduit en grande pompe à son hôtel, où il eut juste le temps nécessaire de changer ses vêtements poudreux pour un habit noir et se rendre ensuite au grand banquet offert par le gouvernement aux délégations scientifiques.