—Qu'elles éclatent! fit Fédor Sharp d'une voix qui sifflait, comme sifflait la vapeur dans les cylindres...
Les mécaniciens ouvrirent tout grands les robinets, la vapeur se précipita tumultueusement; les grues, comme si elles eussent eu une âme, semblèrent mettre un amour-propre humain à l'emporter, elles, machines intelligentes, dans cette lutte contre la matière brute.
Comme des athlètes, à bout de souffle, mais qui cependant mettent dans un dernier effort toute l'énergie qui leur reste, elles parurent arc-bouter leur armature d'acier, les maillons des chaînes s'allongèrent, se déformant sous l'invraisemblable tension, mais résistèrent au poids, et, cette fois, la masse énorme, incapable de résister, s'abandonna.
On la vit insensiblement s'élever..., s'élever..., puis sortir tout à fait de l'alvéole dans laquelle la violence de sa chute l'avait encastrée, et Fédor Sharp, à plat ventre, pour mieux juger des progrès du travail, suivait d'un œil anxieux son cher bolide sortant des entrailles de la terre.
Enfin, quand il jugea que la base avait atteint le niveau de la plate-forme, il fit un signe: les grues s'arrêtèrent, soufflant d'une voix rauque, comme des travailleurs exténués, et tout le monde, d'un même geste, savants, mécaniciens, soldats, s'épongea le front, qu'une sueur abondante inondait: chacun de ceux qui étaient là avait peiné, comme s'il eût tiré à force de bras sur les chaînes qui halaient le bloc.
Mais ce n'était là qu'une première partie de la besogne: la seconde partie était peut-être la plus périlleuse, car, pour la mener à bien, ce n'était plus une question de force mécanique sur laquelle les sciences mathématiques avaient pu fournir quelques pronostics; c'était maintenant une question d'habileté, d'adresse, de coup d'œil.
Les grues devaient se mettre en marche sur les rails qui aboutissaient à la plate-forme, et il s'agissait de les faire marcher, parallèlement, pour ainsi dire au pas, sans qu'aucune d'elles dépassât, fût-ce de cinq centimètres, celle qui lui faisait face, sous peine de voir détruit l'équilibre du travail tout entier.
Le Président du conseil, sur la demande de Sharp, avait fait venir de Rio la musique militaire d'un des régiments en garnison et c'était au son des cuivres et des tambours que ce bataillon métallique devait se mettre en marche, les troupiers d'acier réglant leur pas sur la grosse caisse et sur les fifres.
On avait bien, il est vrai, avant d'enchaîner le bolide, répété plusieurs fois cette manœuvre, et on était arrivé à une exécution parfaite; mais le poids immense qu'avait à supporter les grues n'allait-il pas s'opposer à une marche aussi parfaite?
Fédor Sharp ne pouvait se décider à ordonner que l'on commençât: si une fausse manœuvre allait jeter bas le précieux caillou...