Incapable de parler, il fit enfin du bras un grand geste et le chef de la musique leva son bâton en l'air: alors, la grosse caisse résonna, les cymbales éclatèrent, les cuivres tonnèrent et cent cinquante coups de sifflet s'échappèrent, stridents, des chaudières.

Ensemble, comme si une baguette de fée les eût mises en branle, les grues commencèrent à glisser sur les rails, d'un mouvement lent, presque insensible. C'était un spectacle véritablement très curieux que celui de ces énormes bras d'acier qui se profilaient sur le ciel bleu, entraînant, suspendue aux chaînes qui pendaient d'eux, la masse énorme du bolide.

Il y avait à peine deux cents mètres à parcourir ainsi, et ces deux cents mètres, on mit près de cinq heures à les parcourir; les savants marchaient de chaque côté des rails, formant des petits groupes qui escortaient chaque machine avec une sollicitude quasi paternelle.

Les uns causaient avec les mécaniciens, s'intéressant au jeu des pistons, à la circulation de la vapeur dans les tuyaux, s'inquiétant lorsque l'arbre paraissait fléchir, ou lorsqu'il leur semblait entendre dans le grincement des roues quelque chose d'anormal. D'autres allaient plus loin: ils adressaient la parole à la machine même, l'encourageant par de bonnes paroles, comme ils eussent fait pour un cheval.

Maintenant, le bolide flottait au-dessus de la plate-forme et il fallait aux bouviers toute leur énergie musculaire pour contenir les bœufs qu'effaraient le ronflement des roues et les halètements de la vapeur.

—Halte! cria enfin Fédor Sharp.

La musique militaire se tut, les grues s'immobilisèrent, et, tout doucement, à un nouveau signal, détendirent les chaînes, jusqu'au moment où la base du bolide reposa sur la plate-forme; alors, avec des cales en bois et recouvertes de caoutchouc, dont la forme s'adaptait exactement aux sinuosités de la masse rocheuse, on mit celle-ci en équilibre parfait sur le char qui devait lui faire faire son voyage triomphal.

Comme la nuit était venue, on remit le départ au lendemain matin et les ouvriers, en signe de victoire, s'amusaient à parer le bloc de verdure et de branches d'arbres, arrachées à la forêt voisine.

Et, pendant que les savants banquetaient pour célébrer ce triomphe de l'industrie humaine, sous la présidence de Fédor Sharp, remplaçant le premier ministre, retenu à Rio par une affaire importante, le premier ministre, profitant de la nuit, arrivait incognito à Las Pueblas, se glissait jusqu'à l'unique posada du pays et là, dans une chambre hermétiquement close, se rencontrait avec un individu, arrivé aussi secrètement que lui, quelques instants auparavant.

Cet individu n'était autre que le touriste anglais que ses compagnons avaient envoyé—en guise de parlementaire—aux propriétaires du bradyte, pour leur faire l'étrange proposition que le lecteur n'a certainement pas oubliée.