Et l'ingénieur, en présence de cette impassibilité, n'était pas loin de comparer le vieil Ossipoff au célèbre Archimède qui, surpris par les ennemis de sa patrie, tandis qu'il était occupé à résoudre un problème, dédaigna non seulement de chercher à fuir, mais encore d'interrompre ses calculs, et se fit tuer stoïquement.

Il est probable que si l'ingénieur eût pu lire ce qui se passait dans l'esprit du vieillard, il eût rabattu beaucoup de son admiration: car la vérité était qu'Ossipoff savait parfaitement bien n'avoir rien à craindre de la part de ses compagnons de voyage: quand Farenheit aurait bien juré et tempêté, quand Fricoulet l'aurait plaisanté, et quand Gontran, contenu d'ailleurs par son amour pour Séléna, aurait, suivant son habitude, protesté avec sa dignité de diplomate, les choses n'iraient pas plus loin.

Seulement, ce qui était certain, c'est qu'aussitôt qu'ils s'apercevraient de sa trahison, Fricoulet et les autres exigeraient de faire machine en arrière, et le savant se rendait bien compte que, seul, il ne pourrait lutter contre eux; c'est pourquoi, afin de gagner du temps, il avait fait la sourde oreille aux menaces de Farenheit, comme aux questions de Fricoulet, se disant que chaque seconde écoulée le rapprochait de 500,000 lieues du mystère qu'il voulait pénétrer.

Comme on le voit, c'était l'égoïsme le plus pur qui, cette fois encore, dictait sa conduite.

Mais la stupeur en laquelle l'attitude inattendue du vieillard avait plongé les voyageurs ne dura que quelques secondes et Farenheit, ressaisi d'une colère d'autant plus grande que cette immobilité l'exaspérait davantage, sauta sur Ossipoff, l'empoigna par le collet de son vêtement, et le souleva de terre aussi facilement que s'il n'eût pas plus pesé qu'une plume.

—Maintenant, vieux coquin, hurla-t-il, répondras-tu?... qu'as-tu fait cette nuit?... et où sommes-nous?

Le vieillard cherchait vainement à se dégager; mais il s'agitait comme un pantin impuissant au bout des doigts musculeux de l'Américain.

—Monsieur Farenheit, implorait-il, laissez-moi regarder... chaque minute... chaque seconde perdue pour moi... je vous répondrai, je vous le jure, tout en consultant l'espace.

Farenheit lui riposta par un éclat de rire strident.

—Point de ça, mon brave monsieur, répondez, ou je jure Dieu que je vous étrangle...