Cela dit, il assujettit sur sa tête sa casquette de voyage, prit au râtelier une queue de billard qu'il fit tournoyer entre ses doigts noueux avec une prestesse inquiétante pour la curiosité des «Cook's Excursionnistes» et sortit.

—Ah! monsieur! s'exclama Fricoulet en regardant Séléna, comment pourrait-on ne pas aimer les étoiles?... (p. 388).

Cependant, l'affaissement d'Ossipoff avait fini par céder aux caresses et aux consolations de sa fille. Celle-ci, d'ailleurs, pour le ragaillardir un peu, lui avait tenu un raisonnement, sinon conforme à la scrupuleuse vérité, du moins plein de logique: puisque Sharp était mort, il n'y avait pas à craindre que l'on se heurtât à des démentis de sa part. Les voyageurs n'avaient qu'à tomber d'accord pour nier le récit fait par le savant à ses collègues et aux journaux. Il avait prétendu que le bolide qui le portait était un fragment de la comète de Tuttle... Et la preuve qu'il disait la vérité?... Et qui empêchait, au contraire, Ossipoff d'affirmer que l'Éclair avait rencontré ce bolide aux environs d'Antinoüs ou de l'Écu de Sobieski?

C'était un mensonge!... c'est évident... Mais à qui ce mensonge nuirait-il? à personne... ah! si, à la réputation de Fédor Sharp; le beau malheur, en vérité!

Mais, est-ce que Fédor Sharp n'était pas le dernier des hommes? n'était-ce pas lui qui avait fait condamner Ossipoff aux mines, afin de pouvoir lui voler sa gloire? et avait-il hésité à le tromper encore sur la Lune et à lui voler de nouveau l'appareil qui devait lui permettre de continuer le voyage sidéral commencé?

Et à son retour à Pétersbourg, avec quelle audace avait-il fait le banquiste, battant le tambour pour sa propre science, s'attribuant la gloire d'avoir eu, le premier, l'audace de concevoir un si aventureux projet.

—Non, non, cher père, avait dit Séléna en concluant, plus je réfléchis et plus je suis persuadée que vous pouvez user de cette bien innocente supercherie; qui sait même si la Providence, en me l'inspirant, ne veut pas se servir de nous pour punir jusqu'après sa mort ce traître de Sharp!...

En prononçant ces mots, la jeune fille avait fait montre d'une énergie que, jusqu'alors, elle avait employée en bien peu d'occasions, même dans les moments où les péripéties nombreuses du voyage les avait mis elle et ses compagnons, à deux doigts de la mort...

C'est qu'elle se rendait très bien compte de la situation, la pauvre Séléna; son amour filial lui faisait pressentir ce qui se passait dans l'esprit de son père et une angoisse terrible l'étreignait à la pensée que l'anéantissement de ce rêve merveilleux dont il s'était bercé durant des mois, pouvait le mettre au tombeau.