«Les femmes aimables, jolies et prévenantes sont priées d’enlever leur chapeau. Les autres peuvent le garder.»
10 Février.—Une nouvelle qui court Paris, vers minuit, est entrée en coup de vent chez Maxim’s. C’est Renée de Presles qui a crié: «La glace brûle». Elle voulait dire: «Le feu est au Palais de Glace». Feu de paille que l’exagération boulevardière a transformée en catastrophe. Cette note sinistre change le cours morose du train-train noctambulesque des soupeuses. Elle est imprévue et promet de l’émotion. Ces dames s’ajustent en hâte, sautent dans des coupés. Elles sont avides de jouir du spectacle des flammes consumant l’un des décors dans lesquels se joue leur vie conventionnelle. Elles pressent le cocher d’arriver à temps et ne cherchent pas leurs phrases: «Grouille-toi!» Étoffées de clair, soulevant les jupes, les chevilles haut troussées, elles écartent les mollets pour enjamber les tuyaux des pompes. Elles sont gaies, bruyantes, amusées, tandis que Poilpot, qui a son atelier au-dessus et ses superbes collections, se promène fiévreux. Mais pour elles qui ne risquent que leurs patins, c’est très drôle.—Le feu est là où elles ont ri, potiné, patiné, bu, lancé des modes, relancé des hommes. C’est comme s’il était chez elles. «Tiens, de là, baron: tu verras mieux.» Cet incendie est leur chose. Elles en font les honneurs.
19 Février.—La loi de l’homme: un homme vient d’en dire toute la scélératesse aux gens comme il faut, en plein Théâtre-Français. C’est M. Paul Hervieu. En trois actes rapides et fulgurants, il a montré comment l’homme a machiné à son usage la loi, en sorte que son esclave, s’il la trompe dans un domicile déterminé, n’a pas même un commissaire à son service pour contrôler la trahison. Et s’il permet que sa fille épouse le fils de sa maîtresse, la fille n’a qu’une sommation à faire à sa maman. Elle en ferait trois à son papa.
La femme veut recevoir de ses enfants, s’ils se marient contre son gré, autant de sommations que son mari, et envoyer le commissaire de police en expédition où bon lui semblera. Moyennant quoi, il est certain que l’égalité sera entre les sexes. La paix n’y sera pas davantage, ni le bonheur. Mais ce n’est pas à les chercher que la fierté de la femme s’applique. Son cri de révolte est d’abord un cri d’orgueil.
24 Février.—Je fus un jour voir Sarah Bernhardt, qu’on dit admirable dans Lorenzaccio. Des femmes élégantes étaient assises aux fauteuils d’orchestre. Je ne sais rien de l’adaptation de l’œuvre de Musset; mais je tiens pour accomplie la modiste dont j’eus devant mes yeux toute la soirée le chef-d’œuvre: une pièce à grand spectacle, avec cinq étages, et plusieurs tableaux.
26 Février.—La Falcon! Sa mort vient de nous apprendre qu’elle vivait toujours, ou mieux qu’elle se survivait. Au vrai, la Falcon n’était plus. Elle nous avait quittés il y a quelque soixante ans. Elle restait une très digne personne, maternelle et pieuse, qui s’appelait Mme Malanson.
En sa retraite silencieuse, on eût en vain cherché la trace de ses succès d’antan, l’or des couronnes, les portraits gravés d’enthousiasme par les burins subjugués. Elle avait écarté ces reliques d’une autre femme. Ses doigts ne s’attardaient plus qu’aux pages des missels.