On chuchote, on se pousse devant la Danseuse de Falguière, qui n’a que ses oreilles vêtues et de leurs bandeaux. On dit le nom du modèle, célèbre à l’Opéra. C’est un portrait. «Nue, toute nue... Oh! serait-ce possible? elle aurait posé nue!»
Et tout le corps de ballet, saisi d’une pudeur collective, pique un fard.
9 Mai.—Des fleurs qui font peur, ces orchidées. Magnifiques et hideuses. Leur turgescente splendeur est comme l’aveu éhonté d’un sexe. Elles ont des couleurs nacrées d’entrailles, des bleus gris d’intestins chauds, des pourpres de sang fumant. On ne saurait dire si elles sont nées sous les baisers du printemps ou le scalpel de Dupuytren. Elles ne fleurissent pas: on les opère. Elles sont comme autant d’exceptions pathologiques. Il y a là des anomalies et des interversions. Dans la tiédeur moite des serres fiévreuses, comme des rêves malsains ont rampé leurs tiges; la fleur s’y ouvrit, quelque désir l’y invitant. Et elle apparut dans sa gloire, obscène et pâmée.
Une femme approche-t-elle sa bouche de ces corolles de luxure, sans que passe devant nos yeux l’image des cités maudites aux caresses perdues?
12 Mai.—Il y a une question de Mérode, comme il y a une question d’Orient. Cette «danseuse» du Salon dont le corps frissonnant de vie est d’une humaine, est-ce Mérode sans voile? La ballerine a-t-elle renouvelé, pour Falguière, l’audace de Pauline Borghèse posant devant Canova? Le sculpteur le nie, et le modèle, en pleure, toute confuse de ces clameurs, qui atteignent à l’aigu.
Elle ne cherchait point le scandale, c’est le scandale qui l’a cherchée. Petit être d’ingénuité et de charme, dans ses clairs regards, où la calomnie met des perles, on lit la sérénité persistante d’une âme d’enfant.
Elle s’effarouche de ce fracas malveillant, car son front apparu entre les rideaux noirs de ses cheveux est un front qui rougit encore.
Elle n’a point posé. Elle le dit. Sa dénégation esquisse les gestes grêles et un peu javanais que nous connaissons à la danseuse de marbre. Eût-elle même posé que nos railleries se devraient taire—nos railleries banales qui la harcèlent.