Ce n’est pas un homme, que ce passant en culotte bouffante, le mollet libre, la taille dégagée et coiffée d’un canotier ou d’une tyrolienne, ou même d’une simple casquette de chef de gare. Est-ce une femme?
Le pied hardi, la démarche vive, les mains dans les poches, vaquant à son gré et sans compagnon, s’attablant aux terrasses, les jambes croisées, le verbe osé: c’est une bicycliste.
C’est la femme affranchie du décorum, délivrée de la tapisserie de Pénélope qui n’avançait pas; lancée à l’aventure, loin du nid; agrémentée d’organes de métal préjudiciables aux autres. Elle a gagné sur sa bécane le procès du costume. Elle se vêt en homme, et ses jambes devenues manivelles ont activé la roue qui la déplace.
«A la bicyclette! a dit Mme Pognon, qui a le toast spirituel et franc; à celle qui nous libérera!»
30 Avril.—«VERNISSAGE, s. m., action de vernir, résultat de cette action. Vernir, enduire de vernis. Vernir des cuirs, vernir un parquet, vernir des tableaux.» (Dictionnaire Larousse.) J’ai été au vernissage—comme tout le monde. Je n’ai vu vernir ni des tableaux, ni des cuirs, ni des parquets. Qu’est-ce qu’un vernissage où l’on ne vernit point? Attendez. Le dictionnaire nous révèle encore que vernir se dit au figuré et signifie donner une apparence flatteuse, brillante: «les éloges des journaux vernissent les auteurs et leurs ouvrages».
C’est bien un vernissage que la répétition générale du Salon, seulement ce ne sont pas les tableaux, mais les peintres que l’on vernit—Vernir, donner une apparence flatteuse, brillante.—«Mon cher, tous mes compliments: c’est un morceau admirable.—Tu sais... là, sans blague... eh bien, ta machine, ça y est!»
C’est dans le grand hall, dont les jours sont comptés, l’éclosion annuelle de fleurs rares, de fleurs étranges, de nuances qui affolent, de parfums qui grisent. La mode, ce jour-là, est là, toute audace dehors. Elle se lance. Ce que la fantaisie peut rêver, elles l’ont rêvé, les Parisiennes si excentriques avec tant de justesse et si mesurées dans ce qui est sans mesure. On les regarde; non les œuvres.
Les statues ne sont point jalouses des hommages prodigués aux modèles. Elles disent: «Faites-vous admirer, beautés éphémères: vous n’avez qu’un jour. Le temps a pris hypothèque sur vos lignes orgueilleuses. Nous avons l’immortalité possible. Les ans destructeurs ne nous réservent pas le chagrin des décrépitudes. Nous irons aussi loin qu’il plaira à la destinée, toujours aussi jeunes, et si nous fûmes conçues dans la perfection, toujours aussi parfaites. Vous serez moins qu’une poignée de cendres, que nous nous dresserons encore pour l’admiration des hommes dans la splendeur intégrale de nos chastes nudités.»
On pourrait répondre à ces filles de marbre qu’elles sont bien vaines de s’imaginer revivre pour elles seules. Elles ne seront que le reflet de la beauté défunte de nos contemporaines. Elles témoigneront devant les siècles futurs quelles enchanteresses de l’art étaient les femmes à chapeaux extravagants, en robes fourreau et à plis mystiques, qui vivaient en l’an 1895, quand, devant l’artiste, elles n’avaient ni chapeaux extravagants, ni robes à fourreau à plis mystiques.