—Je vous remercie, chère Antoinette, de la faveur que vous me faites, dit M. de Croix-Mesnil avec émotion. Mais n'êtes-vous si gracieuse et si bonne que pour vous faire regretter plus amèrement?
Mlle de Clairefont posa en souriant un doigt sur ses lèvres et, prenant le bras du jeune homme, elle se tint debout devant sa tante, entre Mlle de Saint-André et l'agent de change, d'un côté, et, de l'autre, entre le vicomte d'Édennemare et Mme Tourette.
Dans la longueur de la salle, face à face, les danseurs formaient deux lignes qui devaient se rencontrer, au milieu, pour les changements de cavalier, et qui confondaient ainsi, dans une fraternisation de quelques minutes, les castes et les conditions. C'était une tradition et, de la sorte, il arrivait que le propriétaire dansait en face de son fermier, et que la dame du château faisait vis-à-vis à la fille de ferme.
Une fois ce quadrille d'ouverture terminé, les danses avaient un libre cours, chacun s'amusait à sa guise, et le bal prenait une animation violente qui, grâce à des libations répétées, tournait souvent à la bacchanale. Les belles filles de la ville et de la campagne, grisées par le vin chaud, excitées par la musique, affolées par la danse, sautaient comme des Érygones dans une vigne et se pâmaient aux bras de leurs cavaliers. Les bosquets du jardin de Pourtois retentissaient alors d'éclats de rire aigus, de cris perçants, et, dans la douceur de la nuit, à la clarté pâle des étoiles complaisantes, bien des baisers s'échangeaient qui, plus tard, étaient amèrement regrettés.
Ce dénouement diabolique de la fête était bien connu, et vers neuf ou dix heures, quand la poussée du plaisir devenait plus ardente et plus rude, les dames des environs et les bourgeoises de la ville partaient avec leurs filles, laissant la jeunesse villageoise et citadine s'ébattre avec une furie impossible à modérer.
Pour l'instant, les danseurs se montraient sérieux, compassés et comme recueillis, les hommes causaient à voix basse, attendant le signal, les femmes donnaient du plat de la main, de petits coups à leur jupe, se rengorgeant avec des allures coquettes de jeunes pigeons. Les pieds s'agitaient déjà avec des frémissements d'attente. En face d'Antoinette, qui, par l'effet du hasard, se trouvait placée au centre de la ligne, une place demeurait encore vide.
Robert, resté debout auprès de la tante Isabelle, regardait vaguement autour de lui, cherchant qui allait faire vis-à-vis à sa sœur, lorsque Pascal, donnant le bras à Mlle Leglorieux triomphante, parut, soucieux, s'acquittant de sa tâche comme d'une corvée. Fleury le guidait à travers la foule. Arrivé à la place vide, le greffier se tourna vers la tribune et parut consulter Carvajan du regard. Celui-ci debout, dominant l'assistance, fit un geste impérieux comme pour dire: C'est bien là que je veux qu'il soit. Alors, démasquant Pascal, Fleury se retira, et le jeune homme, dont les genoux tremblèrent, et dont les yeux devinrent troubles, aperçut devant lui Mlle de Clairefont. Au même moment, une main se posa sur le bras de M. de Croix-Mesnil, en même temps que la voix de Robert disait tout haut:
—Revenez vous asseoir, mon cher ami; ma sœur ne dansera pas!
M. de Croix-Mesnil étonné regarda son ami et, ne comprenant pas:
—Que se passe-t-il, donc? demanda-t-il au milieu d'un silence de mort.