—Il se passe, reprit le jeune homme, que le danseur qui vient de se placer en face de vous est le fils de M. Carvajan!...

—Ah! dit avec beaucoup de calme M. de Croix-Mesnil, cela est fâcheux, en effet.

Il jeta à Pascal devenu livide un froid coup d'œil, et, s'inclinant devant Antoinette, comme pour lui demander pardon de l'avoir involontairement exposée à un contact outrageant:

—Excusez-moi, Mademoiselle.

Et il la reconduisit à sa place. Pas un murmure ne s'éleva. Personne n'osa prendre parti pour ou contre. Entre la force physique de Robert et la puissance morale de Carvajan, chacun trembla. Les visages se détournèrent, une stupeur lourde pesa sur tous les assistants. Le maire, debout toujours, regardait cet étrange spectacle, doutant de sa réalité. Un tel affront public, à lui, riposte foudroyante à son audacieuse provocation! Ces Clairefont se redressant intraitables lorsqu'il croyait les tenir à sa merci! Il frémit de rage, et ses yeux aux pupilles jaunes étincelèrent comme ceux d'un tigre dans la nuit. Il se tourna vers son entourage, pour lui arracher un blâme, il ne rencontra que des figures contraintes et mornes. Il se reporta vers son fils. Il le vit palpitant, égaré, pris d'une envie furieuse de se venger, et le cœur glacé à l'idée que celui sur lequel il devrait se ruer serait le frère ou le fiancé d'Antoinette.

Mlle Leglorieux fournit un dénouement à la situation. Ses yeux s'écarquillèrent, elle passa du blanc au rouge, puis du rouge au blanc, poussa un cri, et, s'élançant dans les bras de sa mère qui s'avançait inquiète, elle se livra à une attaque de nerfs qui la dispensa de manifester plus nettement son opinion.

Au même moment, l'orchestre, partant avec éclat, attaqua les premières mesures du quadrille, et les deux lignes des danseurs, heureux de se soustraire à cette impression pénible, firent en avant-deux au milieu d'un nuage de poussière. Antoinette, ramenée auprès de sa tante, n'eut pas le temps de se reconnaître; elle fut entourée par ses amis, et un concert d'exclamations, de commentaires, s'éleva bruyant, comme le bourdonnement d'une ruche en rumeur.

Les hommes, graves et silencieux, s'étaient rangés aux côtés de Robert et de M. de Croix-Mesnil. Dans la tribune officielle l'émoi n'était pas moindre. Le maire venait d'en descendre, et, sans écouter les lamentations de Mme Leglorieux, s'était élancé vers Pascal.

Le jeune homme était resté presque à la même place, immobile, un peu en arrière des danseurs, et regardait sans voir la longue ligne qui s'avançait et reculait en cadence. Les accords des instruments lui emplissaient les oreilles d'un bruit éclatant qui l'étourdissait. Et, dans son esprit confus, la même idée passait persistante: On t'a insulté à cause d'elle et devant elle. Ses poings se crispaient alors avec colère, et il sentait en lui la résolution bien ferme de ne pas rester sous le coup de l'outrage. Il fallait qu'il s'en prît à quelqu'un. Mais à qui? À Robert? C'était lui l'insulteur, c'était lui qui avait provoqué cet éclat public. Et cependant, c'était à l'autre, à celui qui avait froidement acquiescé, qu'il en voulait. Et il était dévoré de l'âpre désir d'aller à ce jeune homme correct et tranquille, de le frapper, et de jouer sa vie contre la sienne.

M. de Croix-Mesnil avait Antoinette à son bras au moment de l'insulte, et son sourire était plus insolent encore que les paroles de Robert Et puis, n'était-il pas le fiancé de la jeune fille? Ah! c'était bien là le vrai motif qui faisait bouillonner si furieusement la pensée de Pascal, et qui lui mettait au front cette pâleur. La jalousie encore plus que la colère le torturait. Sous les yeux de Mlle de Clairefont, il voulait se montrer intraitable et terrible. La pensée qu'elle pouvait le mépriser lui donnait le courage d'affronter mille morts.