Au même instant une rumeur sourde courut sur la place, attirant aux fenêtres tous les consommateurs du café. Dans son tilbury, Robert, assis à côté de M. de Croix-Mesnil, qu'il conduisait à la gare, venait de déboucher de la rue du Marché. Devant l'encombrement il avait dû ralentir l'allure de son cheval, et, au milieu de la foule tumultueuse, il passait calme et souriant, causant librement avec le baron. Derrière lui, houle vivante, la masse des badauds et des paysans roulait, et des cris de haine partaient, comme, au début d'une émeute, les coups de feu isolés des impatients.

Robert étonné se retourna, regardant tous ces gens qui le suivaient. Il entendit:

—Il part, vous voyez bien! Il s'en va!

Il ne comprit pas. Rien de ce qui s'était passé pendant la nuit n'avait transpiré à Clairefont. Le château était comme une forteresse bloquée, dont la garnison ne reçoit plus de nouvelles. Les rares domestiques ne sortaient pas dans le village; les fermes étaient loin; seule, Rose venait du dehors. Et la pauvre petite ne devait plus égayer de sa chanson les murs froids et silencieux de la vieille demeure. Antoinette, qui, la veille, lui avait si bien recommandé d'être exacte, ne l'avait pas vue arriver, et s'était dit en souriant:

—Allons, malgré ses belles promesses, elle aura dansé tard, et elle fait la grasse matinée.

À la gare, Robert, sans remarquer l'attention dont il était l'objet de la part des gendarmes qui se promenaient devant la porte d'entrée, sauta à bas de son siège, descendit la valise de M. de Croix-Mesnil, et, donnant son cheval à garder à un employé, entra dans la salle d'attente. Les gendarmes alors se promenèrent sur le quai, et parurent se tenir prêts à retenir le jeune comte, s'il avait formé le dessein de s'éloigner.

Mais il était bien loin de se douter de ce qui se passait. Il parlait avec animation et ne s'apercevait point de la surveillance active qui s'exerçait autour de lui. Lorsque le train fut arrivé, il donna une dernière poignée de main au baron, et, fermant lui-même la portière du compartiment, il traversa la gare et remonta en voiture. Il se sentit le cœur serré, comme il ne l'avait jamais eu en voyant partir son ami. Il s'arrêta au bas du pont, et attendit là le passage du wagon. Par la fenêtre, il distingua une main qui s'agitait, une figure qui souriait, puis, à un détour de la voie, dans un tourbillon de vapeur blanche, tout disparut. Et, au pas, il se remit en route, se demandant pourquoi il était si triste.

Mais les impressions que ressentait Robert étaient fugitives. Sa rude nature réagissait promptement. Il mit son cheval au trot, et se proposa de ne point passer par les quartiers du centre, pour éviter les encombrements qui l'avaient arrêté à l'arrivée. Il suivit la promenade, plantée de superbes platanes, qui entoure La Neuville. Il allait sortir du faubourg, quand, en arrivant au bas de la montée de Clairefont, il tomba dans un groupe d'ouvriers des fabriques qui, à la porte d'un cabaret, écoutaient Chassevent, ivre à rouler maintenant, et qui, pour la centième fois, d'une voix pâteuse et avec des additions mélodramatiques, racontait la mort de sa fille.

À la vue de Robert, un murmure d'horreur partit du groupe qui se massa dans une attitude hostile. Encouragé par les menaçantes dispositions de son entourage, le vagabond s'avança en titubant, et, essayant de prendre le cheval au mors:

—Le voilà, l'assassin! Le voilà! Vengeance! D'une main incertaine il avait réussi à saisir la bride, mais un maître cinglon qu'il reçut sur les doigts la lui fit lâcher. Il recula en hurlant, et, heurté par le brancard, il aurait infailliblement passé sous la roue de la voiture, si, d'une main vigoureuse, le comte du haut de son siège, ne l'avait cueilli et lancé jusqu'à la porte du cabaret.