Et, donnant une forte claque sur le flanc du cheval, qui partit comme un trait, il força le comte à s'éloigner.

Sans plus se soucier de l'agitation qui grandissait dans le faubourg, le greffier gagna rapidement la maison de la rue du Marché. Il était onze heures. Depuis le matin, le temps avait été mis à profit par les émissaires de Carvajan. Le réseau, qui enlaçait Robert de Clairefont dans ses mailles perfides, devenait plus fort d'instants en instants. Et plus le malheureux qui y était captif allait se débattre, plus les fils devaient se resserrer.

Pascal, après une nuit de trouble et d'insomnie employée à repasser amèrement les incidents douloureux qui avaient accompagné son retour à La Neuville, s'était décidé à régler définitivement avec son père la question de son départ. Il ne pouvait plus supporter l'idée de vivre dans ce pays où tout serait pour lui sujet de froissement et de chagrin. Il voulait s'éloigner, regagner des contrées où l'écho même des discordes qu'il fuyait n'arriverait pas jusqu'à lui et où il aurait le droit de garder dans sa mémoire, comme dans un sanctuaire consacré à un culte mystérieux, l'image souriante et adoucie de celle qu'il adorait.

Il sortit de sa chambre à l'heure du déjeuner, et s'apprêtait à descendre, lorsque, sur le palier, croisant la servante qui venait de l'étage supérieur, celle-ci lui dit avec un geste désolé:

—Ah! monsieur Pascal, vous ne savez pas la nouvelle? Le jeune homme du château qui a tué la Rose au père Chassevent!...

Et comme il restait immobile, se demandant si cette fille ne devenait pas folle.

—Oui, mon bon cher monsieur. Le greffier du juge de paix est à c't'heure dans le cabinet de Monsieur à qui il rapporte les bruits de la ville, car on en parle, da! Et tout est sens dessus dessous!

Il sembla à Pascal que la cage de l'escalier était un gouffre noir, au fond duquel Carvajan ricanait, triomphant et diabolique. Il eut un vertige, et se retint à la muraille pour ne pas tomber. Dans cette riposte terrible, suivant à si courte distance l'affront subi, il reconnut la main de son père. Oui, si Robert était accusé, l'accusation avait dû venir de Carvajan. Il eut froid au cœur. Une rapide vision lui montra Antoinette auprès du marquis mourant de désespoir. Il se souvint des funèbres pressentiments qu'il avait eus, le premier jour, à la porte du cabaret de Pourtois, au pied de la terrasse de Clairefont. Le présage de malheur se réalisait. Mais n'avait-il pas rêvé aussi que c'était lui qui défendait la jeune fille abandonnée, et qui l'arrachait à son mauvais destin?

Sur le seuil de cette chambre qui avait été celle de sa mère, il crut entendre encore la voix de la mourante murmurant ces suprêmes paroles: «Sois bon dans la vie. Il faut être bon...» Il se retourna avec un effroi superstitieux, comme s'il se fût attendu à voir apparaître derrière lui la chère ombre. Il se vit seul, et, inclinant son front, comme devant un ordre souverain, il murmura: Sois tranquille, douce regrettée, tu seras obéie!

Il avait retrouvé toute sa présence d'esprit, tout son courage. Il se sentait prêt à accomplir des tâches héroïques pour vaincre des répugnances insurmontables.