Et, derrière son père et le greffier, il sortit.
À Clairefont, après le premier affolement, la réflexion était venue. Réunis dans le petit salon, la tante de Saint-Maurice, Robert et Antoinette, avaient tenu conseil. Les affirmations de Fleury et les manifestations de la rue, certes, étaient significatives. Le vieux Bernard, envoyé à la ferme, avait rapporté la confirmation de l'attentat. Rose était morte, et on accusait Robert de l'avoir tuée. Entre les imprécations de la tante Isabelle et le calme effrayant d'Antoinette, Robert passa par les sentiments les plus opposés. Tantôt il se disait que l'accusation portée contre lui tomberait d'elle-même et qu'elle n'aurait pas de conséquence. Il riait alors nerveusement et se promettait de tirer de ceux qui avaient dirigé contre lui l'action de la justice une vengeance exemplaire.
Tantôt, cherchant à rassembler les preuves qu'il pourrait fournir de son innocence, il constatait avec stupeur que tout concourait à lui donner l'apparence de la culpabilité. Il était rentré au matin par la petite porte du parc sans être vu de qui que ce fût. Il avait passé tout le temps qui s'était écoulé entre son départ de chez Pourtois et son arrivée à Clairefont, dans le sentier de la Grande Marnière. On l'avait rencontré, on lui avait parlé, cela était certain, indéniable.
Et, au souvenir de ces moments doucement écoulés, dans cette nuit tiède et resplendissante, auprès de cette charmante fille au gai sourire, un cruel déchirement se faisait en lui.
N'avait-il pas été involontairement la cause du malheur, en gardant si tard Rose qui voulait s'éloigner? Il ne l'avait retenue qu'à force d'instances. Il se le rappelait bien: elle disait: Laissez-moi m'en aller?... Votre sœur m'attend demain matin, vous me ferez gronder... Si vous avez encore tant de choses à me conter, vous viendrez au bas de la fenêtre de la repasserie, et, pendant que je travaillerai, nous causerons.
Les routes étaient alors pleines de monde; elle serait rentrée à Couvrechamps, en compagnie, et, au lieu de dormir froide et muette, elle chanterait encore, alerte et joyeuse.
Des larmes lui vinrent aux yeux, et ce garçon si énergique et si robuste se mit à sangloter comme un enfant.
Épouvantées, les deux femmes le regardaient. Pour qu'il se laissât aller à une telle faiblesse, il fallait qu'il fût tenaillé par de terribles inquiétudes. Une pudeur secrète arrêtait les questions sur les lèvres d'Antoinette. Qu'y avait-il entre son frère et Rose? Quelque intrigue ébauchée à la fête et interrompue par le coup de folie d'un jaloux. Il eût fallu, pour préciser les faits et arriver peut-être à découvrir la vérité, interroger Robert, l'amener à s'expliquer. Il ne donnait que des détails vagues, quand la minutie eût été indispensable. Mais la tante Isabelle n'était-elle point là pour tirer tout au clair? Avec elle, qui n'hésiterait pas à demander, le jeune homme ne se gênerait pas pour répondre, et on saurait alors quels moyens de défense on devait employer.
Il était impossible que l'erreur ne fût pas promptement reconnue. La justice voyait clair et n'aurait pas de parti pris. L'opinion publique, que Fleury disait si furieusement déchaînée contre Robert, avait été égarée. Il n'était pas difficile de deviner par qui. La main de Carvajan se reconnaissait dans cette œuvre de haine. Provoqué, il avait riposté. Et on était payé pour savoir avec quelle dangereuse ténacité il poursuivait ses entreprises.
À l'indignation des premiers moments, lorsque la tante de Saint-Maurice s'écriait superbement: «Mais il est impossible qu'on soupçonne un Clairefont!», avait succédé une terreur vague faite d'ignorance: celle des enfants qui s'éloignent de l'ombre peuplée par leur imagination de fantômes effrayants. En somme, on ne savait rien de ce qui se passait ni de ce qu'on pouvait craindre; mais ce mystère-là était plus formidable que ne l'eût été la connaissance de ce qu'il fallait redouter. Sur les faits s'étendait une obscurité dans laquelle les malheureux se débattaient impuissants.