Leur préoccupation principale était de faire le silence autour du marquis. Ils ne pouvaient supporter la pensée que le père fût instruit de l'accusation portée contre son fils. À tout prix, ils étaient résolus à l'empêcher de la connaître. La tranquillité du vieillard devait avant tout être sauvegardée. Depuis trente ans, la famille avait subi son despotisme, et s'était pliée à ses caprices les plus déraisonnables. Tout faire pour ne point tourmenter le marquis avait été le mot d'ordre à Clairefont. Les enfants et la tante de Saint-Maurice s'étaient conformés à cette règle: Antoinette et Robert avec un tendre respect, la vieille fille avec des accès de mauvaise humeur réprimés à grand'peine. On avait tout accepté, même les menaces de ruine. Plutôt mourir que de révéler la menace du déshonneur. Le premier mot de la tante Isabelle avait été:
—Emmenons le marquis à Saint-Maurice!...
Mais Antoinette, toujours sage, au milieu même du désespoir, avait répondu aussitôt:
—Il ne saurait nulle part être mieux qu'à Clairefont. Dans son appartement séparé, il est à mille lieues du monde. Ce sera à nous de veiller à ce qu'on ne pénètre pas jusqu'à lui... Il ne lit aucun journal, il ne sort jamais... Il restera, quoi qu'il arrive, dans une quiétude complète. S'il faut absolument lui dire quelque chose, eh bien, nous choisirons au moins le moment, et nous serons juges de l'étendue de l'aveu.
Et tous trois, réunis dans le petit salon du rez-de-chaussée, les fenêtres ouvertes sur la terrasse, ils attendaient, dans une anxiété plus intolérable que le mal lui-même, l'oreille ouverte aux mille bruits du dehors, les yeux fixés sur la montée de Clairefont qui cheminait poudreuse et nue dans la verdure de la colline. C'était par cette route, qu'ils interrogeaient, que pouvait leur venir le danger. Et dans les yeux de la tante de Saint-Maurice éclatait le désir mal contenu de la résistance.
Les heures passaient, raffermissant leur courage.
Le temps gagné n'était-il pas une preuve de l'inanité de leurs appréhensions? Si la justice avait une action à exercer, attendrait-elle si longtemps pour se mettre en mouvement? Ils ignoraient tout de la législation moderne. Ils ne soupçonnaient pas les hésitations du ministère public, les manœuvres de Carvajan, et la surveillance encore discrète de la police. Ainsi que la bête prise au piège et qui ne trouve pas d'issue, ils restaient immobiles, repliés sur eux-mêmes, dans d'affreuses alternatives de crainte et d'espérance.
Vers quatre heures, tous les jours, quand la chaleur était tombée, le marquis avait l'habitude de descendre et de faire un tour dans le parc avec sa fille. Antoinette, pour rien au monde n'eût manqué cette promenade. Elle se préparait à l'avance, et quand le savant quittait son cabinet, il trouvait sa gentille compagne qui l'attendait. Dans la fièvre où ils étaient tous, ils oublièrent le vieillard. Il put arriver jusqu'au milieu du salon sans être entendu, et, posant sa main sur l'épaule d'Antoinette:
—Eh bien! il faut donc que je vienne aujourd'hui chercher mon Antigone? dit-il en souriant.
Ils s'étaient levés et restaient immobiles et tremblants. L'apparition du père de famille avait accentué l'horreur de la situation. Ce fut Robert qui retrouva le premier sa présence d'esprit: