Antoinette, terrifiée, voulut s'arracher à cet horrible cauchemar. Elle se raisonna, se dit: Mais non, je suis dans ma chambre, près de mon père, je rêve tout éveillée. Elle tâta les draps de son lit pour se convaincre. Mais toujours l'hallucination revenait. Elle dut allumer un flambeau, et, brisée de fatigue, les cheveux collés au front par une sueur glacée, elle retrouva un peu de calme. Enfin le jour parut, pâle, et la délivra de cette angoisse.

Le premier regard qu'elle jeta au dehors lui montra les ravages que l'ouragan avait faits dans les massifs du parc et sur les toits du château. La terrasse était semée de débris d'ardoises et de fragments de briques, les allées couvertes de branches brisées.

Le marquis, chez lequel la jeune fille entra, dès le matin, était frais comme une rose, ayant dormi d'un sommeil d'enfant, sans trouble et sans rêve. Comme il montait dans son cabinet, vers dix heures, une lettre apportée par un clerc de Malézeau fut remise à Antoinette qui courut s'enfermer pour la lire. Elle contenait un billet envoyé de Rouen par la tante de Saint-Maurice, et apporté par un exprès, ainsi qu'une suppliante recommandation du notaire d'avoir à ne pas oublier l'échéance du lendemain.

La tante Isabelle faisait savoir à sa nièce, qu'arrivée à sept heures, elle s'était fait conduire, sans retard, par un ami influent, chez le procureur général, à qui elle avait demandé la mise en liberté de son neveu. Mais, malgré une bonne volonté évidente, le magistrat n'avait pu faire droit à sa requête. L'affaire, racontée par les gazettes du département, avec force détails inexacts, suivant l'usage de ces «canailles de journalistes», faisait déjà un tapage effrayant dans la ville. Il était impossible de voir Robert, qui se trouvait, lui avait-on dit, «au secret».

Elle s'était logée dans le quartier Saint-Sever, chez un carrossier qui lui louait une chambre meublée, et elle ne savait plus à quel saint se vouer. La vieille fille, au travers de ses tourments, n'oubliait pas les affaires et prévenait sa nièce que tous les papiers relatifs à l'échéance étaient serrés dans la commode de sa chambre, sous ses mouchoirs.

En lisant ce billet griffonné à cinq heures du matin, d'une grosse écriture, sur du papier commun, et avec autant de fautes d'orthographe que de mots, Antoinette pleura. Cet aveu d'impuissance fait par la pauvre tante dissipa les suprêmes hésitations, détruisit les dernières espérances de la jeune fille. Elle découvrit la réalité navrante, et eut la certitude que tout était perdu. Elle résolut de faire ce que la situation lui commandait, et, sans prendre la peine d'essuyer ses yeux humides de larmes, elle monta chez son père.

Assis devant son bureau, l'inventeur écrivait des notes en marge d'un plan. Il s'arrêta en voyant entrer sa fille, et, repoussant en arrière le chaperon de velours qui lui couvrait la tête et le faisait ressembler à un vieil alchimiste:

—Ah! ah! tu prends intérêt à ce que je t'ai montré hier, dit-il gaiement, puisque te voilà ici de si bon matin... Sois la bienvenue, mon enfant. Tiens, assieds-toi là, près de moi...

Et comme Antoinette frémissante lui obéissait silencieusement.

—Mais qu'est-ce que je vois? s'écria-t-il, tes yeux sont rouges comme si tu avais du chagrin... Ah! ça, qu'y a-t-il? j'exige que tu me parles franchement...