—Si, mon père... Mais le résultat a trahi vos efforts... Et non seulement vous n'avez plus d'argent pour continuer, mais vous n'en avez même pas pour acquitter vos dettes.

—Qu'importent mes dettes? J'en doublerais la somme, sans crainte et sans scrupule: je suis sûr de réussir!

—Vous l'avez affirmé déjà bien souvent, mon père.

—Voyons, la situation n'est pas si désespérée que tu le dis? Je comprends vos inquiétudes... Vous ne savez pas, vous autres, ce que je puis attendre de mon affaire nouvelle... Vous n'avez pas, comme moi, la réalisation devant les yeux!... Oh! tu ne connais pas les sacrifices dont un créateur est capable pour sauver son œuvre. Tiens! Cellini, voyant que le bronze en fusion allait manquer dans le moule de son Jupiter, jeta à la fournaise de la vaisselle d'or et d'argent ciselée de sa main... Moi, vois-tu, mon enfant, pour assurer le succès de ma découverte... je ferais tout! J'y crois tant, que je me vendrais moi-même.

Enflammé par l'enthousiasme, le vieillard montra un visage transfiguré. Il serra sa fille dans ses bras et lui prodigua les noms les plus tendres. Tout ce qu'un enfant capricieux et câlin peut, pour obtenir une faveur, adresser de supplications et faire de cajoleries à sa mère, le vieillard le tenta pour désarmer Antoinette. Il la trouva de glace. Cette fière Clairefont, bonne et généreuse jusqu'à la démence, une fois butée à une résolution devint implacable.

—La tante Isabelle possède Saint-Maurice, intact, dit le marquis. Ne peut-elle emprunter dessus de quoi nous dégager cette fois?

—Elle s'y refusera: elle l'a dit bien souvent. Saint-Maurice doit être, dans sa pensée, le dernier asile de la famille.

—L'ingrate! s'écria l'inventeur avec amertume... Depuis trente ans qu'elle est chez moi, ai-je jamais, avec elle, distingué entre le mien et le sien? Tout a été commun pendant la prospérité. Tout se sépare au moment du désastre!

—Non! mon père, vous êtes injuste. La tante Isabelle a déjà payé plus qu'elle ne pouvait, et son désintéressement, sachez-le, a été à la hauteur de son affection.

—Mais toi, ma fille, ma chérie, ma bonne petite Toinon... Tu ne laisseras pas ton père dans un embarras mortel... Car j'en mourrai, vois-tu, si je ne réussis pas!... Tu as de l'argent... Ton frère t'a abandonné sa part... La fortune de ta mère est dans tes mains... Sauve l'avenir de notre maison, relève Clairefont de la ruine!... Tiens! sois mon associée? Je te fais millionnaire... M'entends-tu? Réponds-moi donc! Est-ce que tu ne comprends pas? Millionnaire! Oui! en un an! Ah! ah! ah! c'est beau! Cela vaut la peine de risquer quelque chose... Pas toute ta dot, une partie seulement!