Et, suppliant, les yeux égarés, il tendait les mains vers Antoinette.

Elle frémit de douleur. Ainsi son père en était venu à un tel abaissement moral! Sa passion, comme un poison qui ronge, avait fini par détruire en lui la délicatesse de l'homme, la dignité du chef de famille. Celui qu'elle avait sous les yeux n'était plus qu'un pauvre maniaque presque en enfance. Il ne méritait pas de reproches, il ne pouvait qu'inspirer la pitié. Sa dot? Il la lui demandait, gémissant comme un mendiant qui implore une aumône. Il ne soupçonnait pas, dans son ignorance de tous les dévouements qui s'empressaient héroïques autour de lui, que, cette dot, elle l'avait déjà jetée dans le gouffre, sacrifiant mariage, avenir, bonheur, pour lui épargner une contrariété. Antoinette, le cœur serré, se résigna à mentir pour épargner au vieillard la douleur d'apprendre qu'elle s'était dépouillée pour lui.

—Ce que vous demandez là, mon père, est impossible, reprit-elle avec une voix altérée.

—Quoi! tu me refuses? dit le marquis avec stupeur. Tu laisses ton vieux père te supplier inutilement. Voyons, tu n'as pas compris, ou bien je me trompe, tu n'as pas répondu non...

Il la vit muette et immobile, navrée, mais faisant ferme contenance. Il la regarda jusqu'au fond de l'âme, elle détourna la tête. Elle n'eut pas une larme, mais le cercle qui meurtrissait ses yeux devint plus noir, accusant la pâleur de ses joues. Le marquis, stupéfait de trouver sa fille tout à coup si différente d'elle-même, en avait oublié son invention. Il était tout à la constatation de son impuissance sur cette enfant jusque-là esclave docile de ses fantaisies.

—Ainsi, pour une misérable somme d'argent, tu vas laisser se consommer notre ruine, tu vas supporter qu'on vende la demeure où tu es née, où nous avons vécu... où ta mère est morte...

Elle restait de marbre, ne parlant plus, n'opposant aux instances du vieillard que la force d'inertie. Il s'exaspéra. C'était la première fois qu'on lui résistait.

—Sans doute vous étiez d'accord, ta tante, ton frère et toi... C'est là probablement la raison de leur absence?... Ils ont fui. Toi, plus hardie, ou moins sensible, tu es restée pour me tenir tête... Tu me refuses le salut, tu me voles non seulement la fortune, mais la gloire. Tu es une fille dénaturée... Tiens! va-t'en! Je ne veux pas supporter ta présence... Sors d'ici!...

Il marchait vers elle, le visage décomposé par une rage sénile, les lèvres tremblantes... Elle ne put résister davantage, elle éclata en sanglots, elle ouvrit les bras, saisit avec force ce père qui approchait menaçant, le couvrit de caresses et de larmes, le supplia, le raisonna, lui parlant tour à tour comme à un enfant gâté et comme à un homme raisonnable.

—Non! vous ne savez pas combien vous êtes à la fois injuste et cruel!... Oh! ne dites plus rien, ne m'éloignez pas de vous... Plus tard, vous en auriez un regret mortel... N'accusez ni ma tante ni mon frère... Ah! Dieu! ils donneraient leur sang pour vous... ainsi que moi!... Nous sommes victimes de la fatalité... Elle s'acharne contre nous... N'essayez pas de comprendre... Nous sommes plus malheureux que vous ne pouvez le supposer... Ne cherchez pas... Et soyez bon! N'accablez pas votre fille qui vous aime, vous vénère, et dont la seule joie en ce monde est votre tendresse!