—Il faudra donc attendre longtemps?

—Hélas! plusieurs semaines, Mademoiselle. La justice est lente, Mademoiselle...

Mlle de Clairefont poussa une douloureuse exclamation.

—Comment ferons-nous pour maintenir mon père dans l'ignorance de ce qui se passe?

—Ce sera bien difficile...

—Et pourtant, tout lui dire, c'est le tuer! Il ne supportera pas un pareil coup... L'entretien sérieux que j'ai eu avec lui ce matin l'a bouleversé... Il souffre... Que voulez-vous? Il n'est pas habitué aux contrariétés... Nous les avons jusqu'à présent gardées pour nous seuls. Il pouvait se livrer paisiblement aux travaux qui sont sa joie et son existence même. Il était si confiant dans ses découvertes!... J'espérais toujours... S'il avait enfin trouvé ce qu'il cherche, ne serait-ce pas un crime de le priver de ce résultat si laborieusement obtenu?

—Ne pensons plus à cela, pour le moment, Mademoiselle... Il s'agit de savoir ce que vous voulez faire... Vous êtes sous le coup d'une expropriation par voie de saisie immobilière... Jugement rendu, signifié, délais obtenus grâce à des oppositions successives, qui n'ont abouti qu'à vous procurer du temps, en augmentant les frais... Aujourd'hui, je puis encore user de moyens dilatoires, pour vous maintenir pendant quelques jours en possession... Nous continuerons la bataille du papier timbré... Mais il faudra toujours en arriver à la chute finale. Et ces atermoiements n'auront pour résultat que d'exaspérer Carvajan. D'un autre côté, si nous laissons saisir, nous avons chance, avant la vente, de voir aboutir l'affaire de votre frère. Dégagés de tout souci, nous portons tous nos efforts sur sa défense. Nous prions quelque avocat éminent du barreau de Paris de soutenir sa cause, et nous pouvons arriver à l'arracher des mains de vos ennemis. Une fois hors de danger, oh! alors, nous n'avons plus rien à ménager, et nous tâchons de tirer de nos biens-fonds tout le parti possible. Nous envoyons des annonces aux notaires du département et de la capitale, afin de trouver des acquéreurs importants pour le château et le domaine. Nous nous adressons aux fabricants de chaux de Senonches, nous leur faisons valoir le péril de la concurrence, nous les engageons à pousser pour obtenir l'enchère, afin d'unifier les tarifs. Carvajan, qui devient enragé, pousse de son côté, et, grâce à cette rivalité, les adjudications sont faites à des prix inespérés. Si bien qu'une fois la cloche fondue, nous trouvons pour M. le marquis, toutes les dettes payées, un reliquat de deux ou trois cent mille francs, lesquels, habilement placés par mes soins, lui permettent de vivre honorablement à Saint-Maurice. Voilà, ma chère demoiselle, le plan que j'ai conçu et que je venais vous proposer.

Le bon Malézeau, entraîné par la chaleur de son débit, ne bredouillait plus et ne hachait plus son discours de ses habituels Monsieur, Madame, ou Mademoiselle, mais le tic de ses yeux avait redoublé et, derrière ses lunettes d'or, son regard papillotait terrible.

—Oui, c'est là ce qu'il faut faire, dit Antoinette, voilà ce que la raison conseille... Oh! Dieu, à force de tourments et de tristesse, j'en viendrai à quitter cette maison presque sans regrets: j'y aurai trop souffert... Je m'en remets à vous, cher monsieur Malézeau; voyez mon père, raisonnez-le, obtenez de lui qu'il se repose sur vous et sur moi du soin d'arranger ses affaires. Faisons le vide autour de lui, jusqu'à ce que mon frère soit revenu... Après le péril, nous pourrons lui laisser soupçonner nos inquiétudes. Il y aura assez de joie pour les lui faire oublier.

Elle eut un doux et triste sourire: