—Peut-être trouverez-vous l'excès de nos précautions un peu ridicule... Mais mon père y est habitué... Je lui ménage le plaisir et la peine, comme à un enfant; car, voyez-vous, je suis un peu sa mère...

Malézeau regarda la jeune fille avec une admiration attendrie. Il lui prit les mains et les serra avec force:

—Oui, Mademoiselle... C'est bien dit, Mademoiselle...

Il s'interrompit; un mot de plus, il allait pleurer. Ils marchèrent ensemble dans la direction du château. Arrivée au vestibule, Antoinette s'arrêta.

—Je rentre chez moi, dit-elle. Si vous aviez, avant de partir, quelques recommandations nouvelles à m'adresser, faites-moi appeler, je vous prie...

Le notaire se courba devant Mlle de Clairefont, comme aux pieds d'une reine, et, montant l'escalier, se dirigea vers le laboratoire.

Enfermée dans sa chambre, Antoinette attendit, l'oreille au guet. Elle avait de vagues appréhensions. Elle se défiait de la déraison de son père. Elle craignait qu'il ne fît naître quelques complications soudaines et ne détruisît le fragile échafaudage si soigneusement élevé afin de lui dérober la vérité. Au bout d'une heure, elle entendit Malézeau descendre, elle le vit traverser la cour, et s'éloigner. Quelques minutes plus tard le vieux Bernard heurtait à la porte, et remettait un billet écrit à la hâte par le notaire et qui contenait ces seuls mots: «Ne vous tourmentez pas: M. le marquis sera raisonnable. Je reviendrai demain à midi.» Forte de ces assurances, la jeune fille s'apaisa.

Écrasée de fatigue, elle put dormir, et le lendemain, quand elle se réveilla, le soleil était déjà haut dans le ciel.

Cette nuit, calme et réparatrice pour Mlle de Clairefont, avait été pour Carvajan féconde en agitations. Plus il approchait du moment où ses espérances devaient se réaliser, plus le banquier sentait son impatience grandir. Ayant la certitude que le marquis ne pouvait plus lui échapper, il se surprenait à avoir des mouvements d'irritation violente. Il était inquiet de tout et redoutait même l'impossible. Pascal était parti la veille pour le Havre, où il avait, prétendait-il, une visite importante à faire, et ne devait rentrer que le lendemain. Fleury était venu prendre des instructions définitives pour l'importante opération qui se préparait, et, retenu par le maire, qui parlait avec une animation inaccoutumée, il n'avait pu se retirer que très avant dans la soirée. Resté seul, Carvajan monta dans sa chambre, où, presque jusqu'au jour, il se promena comme un tigre en cage.

Pendant cette veille, il revécut tout le passé. Il s'enivra de sa haine et se fortifia dans sa rancune. Il eut une jouissance exquise à la pensée que le marquis était enfin à sa discrétion et qu'il allait l'abreuver d'humiliations. Aux tortures morales de son ennemi, il voulait ajouter la rude épreuve des difficultés matérielles. À ce fier gentilhomme imposer l'horreur d'une saisie, le mettre aux prises avec l'huissier et ses clercs, le forcer à assister aux boueuses promenades de ces drôles; livrer les précieux souvenirs de famille, les portraits des aïeux, les objets, venant d'un père ou d'une mère, à la prisée infâme qui souille les reliques sacrées; introduire dans le château, au nom de la loi, des étrangers ayant le droit de faire main basse sur tout, d'ouvrir les portes, de fouiller les tiroirs; infliger au marquis le supplice dégradant de l'inventaire: c'était là sa revanche.