—Eh bien! s'écria avec exaltation le marquis, descendez avec moi; je vais, si vous l'exigez, à cette même place, me mettre à genoux pour vous demander la grâce de mon fils!

Devant son ennemi vaincu, suppliant et pleurant, le tyran resta un moment immobile et muet. Il regardait les larmes couler sur les joues d'Honoré, il se disait: Le voilà écrasé. Il est à mes pieds. Le rêve dévorant de mes nuits est réalisé: je triomphe, je suis heureux. Il se répéta: «Je suis heureux»; mais il sentait qu'il ne l'était pas. Une amertume persistait en lui, et sa soif de vengeance n'était pas assouvie. Il tourna sur ses talons, et, s'éloignant:

—Je me soucie bien, dit-il, de vos amendes honorables... Avec vous et votre fils ce serait toujours à recommencer!... Je vous tiens: je ne vous lâche pas!... C'est vous qui avez commencé la lutte... Ne vous étonnez pas si je la pousse à outrance... Rang, fortune, considération, vous aviez tout, et moi rien... Prochainement, nous ferons chacun notre compte.

Le marquis, à cette dure réponse, comprit que tout espoir était perdu. Il fut pris d'un vertige. Et, regardant avec égarement ce monstre qui se faisait une joie de ses souffrances:

—Si le ciel est juste, vous serez frappé dans votre fils, s'écria-t-il. Oui, puisque vous êtes impitoyable pour le mien, le vôtre sera implacable pour vous!... Scélérat, vous avez donné naissance à un honnête homme. C'est lui qui vous châtiera.

Ces paroles, prononcées par le marquis avec la fièvre de la démence, firent tressaillir Carvajan de crainte et de colère.

—Pourquoi me dites-vous cela? cria-t-il.

Il vit le vieillard marcher au hasard, le regard trouble et le geste désordonné.

—Je crois qu'il devient fou! murmura-t-il à Tondeur...

—Ah! ah! ricana le marquis... mes ennemis me vengeront eux-mêmes... Oui, le fils est un honnête homme... Il a déjà quitté la maison paternelle... Il aura horreur de ce qu'il verra faire autour de lui...