—Il a de terribles ennemis, reprit Margueron. Déjà toutes mes déclarations ont été dénaturées et circulent dans La Neuville, accablantes pour le comte. Mais, devant la justice, je dirai ce que je pense... Et si les jurés ne sont pas circonvenus...

—Est-ce donc possible? demanda Antoinette, épouvantée.

—Cela s'est vu, dit Malézeau.

Mlle de Clairefont laissa partir le docteur et retint le notaire. Elle était résolue à agir. Permettre que Carvajan continuât à travailler l'opinion publique, c'était peut-être signer la condamnation de son frère. Elle arrêta Malézeau, le fit asseoir près du perron, et, à brûle-pourpoint, elle lui dit:

—Comment faudrait-il m'y prendre pour avoir un entretien avec le fils de M. Carvajan?

Il fut stupéfait. Il pouvait s'attendre à tout, excepté à une pareille démarche. Il se demanda si Antoinette, exaspérée, n'était pas déterminée à faire quelque coup de tête. Mais il la vit calme et réfléchie. Adroitement il l'interrogea. Elle raconta tout simplement ce qui s'était passé la nuit précédente, et avoua que l'ordre donné par son père lui paraissait un commandement du ciel. En l'écoutant, Malézeau se sentit gagné par une émotion singulière. Peut-être était-ce là réellement le plan le plus sage: prendre Pascal par les sentiments, et gagner Carvajan par l'intérêt. Peut-être faudrait-il en arriver à un arrangement amiable, qui empêcherait la vente, et livrerait le domaine au maire de La Neuville. Mais tout n'était-il pas préférable à l'horreur d'un procès criminel? Le notaire, au fond de lui-même, avait la conviction que toutes les dépositions faites contre Robert avaient été soufflées par Fleury, Tondeur et consorts. Il ne se trompait guère. Un mot dit par Carvajan, et l'affaire changeait de face. Au lieu d'un renvoi devant la cour d'assises, on pouvait obtenir une ordonnance de non-lieu.

—Eh bien! Mademoiselle, dit Malézeau, sortant de ses réflexions, c'est une tentative à faire, Mademoiselle... Le fils Carvajan est arrivé ce matin par le chemin de fer... Il est donc à La Neuville. Mais je ne crois pas que vous soyez tentée de rencontrer le père? Il faut manœuvrer adroitement. Si vous voulez vous en rapporter à moi, Mademoiselle...

—Je n'espère qu'en vous...

—Eh bien! je vous conduirai chez ma femme, et, pendant ce temps-là, j'irai reconnaître les abords de la maison, et préparer votre entrée.

Après une absence de vingt-quatre heures qui avait beaucoup intrigué son père, Pascal était, en effet, revenu le matin même. Interrogé sur le résultat de son voyage, il avait répondu laconiquement qu'il était allé au Havre pour voir un de ses correspondants. Il n'avait pu, en disant cela, s'empêcher de rougir. Il n'était pas habitué au mensonge. Or, son voyage au Havre s'était borné à un séjour à Rouen, où il savait devoir trouver un de ses camarades d'école, nommé récemment substitut du procureur général. Le magistrat l'avait reçu avec cette amabilité emphatique et gourmée qui est la marque professionnelle; il avait parlé d'abondance pendant une demi-heure, s'étendant sur ses écrasants travaux, sur les soucis de sa responsabilité, délayant des phrases tièdes et longues. Mais, quand Pascal avait voulu mettre sur le tapis l'affaire de Clairefont, le substitut était devenu froid et soupçonneux. Il n'avait plus parlé que par monosyllabes.