—Dans l'horreur que vos actes m'inspirent!
À ces mots, Carvajan s'avança menaçant et terrible. Il parut grandir, son visage fut bouleversé par une colère sauvage. Debout, tout noir, les doigts crochus comme des griffes, ses yeux jaunes étincelant comme de l'or, on l'eût pris pour le génie du mal.
—Ah! c'est ainsi! cria-t-il. Ah! tu me menaces et tu m'outrages! Eh bien! ceux que tu veux défendre, je les poursuivrai sans pitié. Ah! ils ont cru opérer une diversion triomphante en t'attirant à eux? Ils ont espéré que je m'arrêterais pour ne pas te combattre? Ils verront ce que je peux quand on me brave! Le beau protecteur qu'ils ont là!... Tu es bien hardi d'oser te frotter à ton père! Ah! ah! mon garçon, j'en ai maté de plus forts que toi, et tu connaîtras la poigne de Carvajan!... Imbécile, qui croit à tout ce que ces Clairefont lui ont promis!... Mais ce sont des hypocrites!... Ils se servent de toi... Ils t'ont amorcé avec la fille... Tu n'y as vu que du feu... Ah! elle n'est pas avare de gentillesses... Demande à l'officier!... Mais elle ne peut que te mépriser: un homme de rien, le fils de ton père, un monsieur qui n'est pas «de» quelque chose!... Quand tu auras tiré les marrons du feu, on te chassera comme un laquais! Voyons, comprends donc les choses... Pascal... mon ami!... Je ne te trompe pas, moi, je suis franc et sincère... Tu cours à un camouflet certain... Tu auras manqué à tous tes devoirs, renié ton père, et tu resteras avec ta courte honte!... Hein! tu m'écoutes?... Réponds-moi... Tu es là, les yeux fixes... M'entends-tu?... Voyons, veux-tu parler? Tu n'as pas la bouche cousue... Promets-moi de réfléchir... Ne donne pas des centaines de mille francs comme ça... Sacredié! C'est difficile à gagner, l'argent... Ah! ils ne seraient pas longs à te fricoter le tien! Pascal... Pascal!...
Il s'approcha du jeune homme, le prit dans ses bras, le serra, le caressa, lui parlant avec tendresse, avec éloquence, variant ses intonations, ardent à le convaincre et à le séduire. Il le trouva insensible, muet et sourd, cuirassé par sa volonté. Alors, bavant de colère, Carvajan cria:
—Hors d'ici, misérable! Je te chasse! Infâme qui vend son père, qui l'assassine! Oui, tu me tues! Si je ne vois pas ces Clairefont dans le ruisseau, je meurs: je n'ai vécu que pour cette heure-là, où je les tiendrai abattus, écrasés, sous mes talons!... Et tu me voles ce bonheur tant attendu!... Va-t'en... Va-t'en donc! Je te ferais du mal!
—Mon père!... supplia Pascal.
—Je te défends de m'appeler ton père... Le suis-je d'abord? J'en doute en voyant comment tu agis.
Le jeune homme demeura muet d'horreur devant cette fureur qui ne reculait devant aucune menace, devant aucun blasphème. Il fit un geste de désespoir et se dirigea vers la porte. Son père y fut en même temps que lui, prêt à un dernier effort:
—Pascal... Eh bien! au moins, transigeons, dit-il, les yeux égarés, mais le cerveau lucide... Ne paie pas... Et je les laisse en repos...
—Non, mon père, je n'ai plus confiance en vous... Vous me tromperiez.