Les cheveux gris de Carvajan se hérissèrent sur son crâne; il voulut frapper son fils: ses bras retombèrent sans force. Il essaya de crier, d'insulter, il ne put que balbutier:
—Si ta mère était là, elle te maudirait!...
—Non, mon père, dit le jeune homme, qui releva la tête avec orgueil.
Et, laissant le vieillard ivre de rage impuissante, il sortit.
[X]
Le lendemain, avec une surprise et une satisfaction à peu près égales, la population de La Neuville apprit que la querelle entre Clairefont et Carvajan allait prendre une face nouvelle, grâce à la rupture qui venait de se produire entre le maire et son fils. On avait vu d'une part Fleury, Tondeur et Dumontier accourir dès le matin à la rue du Marché et, au bout d'un temps très long, sortir affairés, discutant et gesticulant. D'autre part, Pascal s'était installé provisoirement chez Me Malézeau, qui, brûlant bravement ses vaisseaux, se déclarait pour la famille de Clairefont.
Quelle aubaine pour la petite ville dont la plate existence se traînait dans la monotonie, et qui, subitement, se trouvait agitée par des émotions violentes! Les langues marchaient bon train, et les commérages prenaient des proportions à la fois effrayantes et risibles.
Les Dumontier avaient raconté aux Leglorieux que Pascal, affolé par Antoinette de Clairefont, avait osé tenir tête à son père, et cette confidence, embellie par les Leglorieux de quelques broderies de leur façon, tournait maintenant à la calomnie. On disait couramment que Pascal, surpris avec la demoiselle du château, avait été chassé par le banquier indigné. Il avait presque fallu arracher Carvajan des mains de son fils qui voulait l'étrangler. Aurait-on jamais attendu de tels excès de ce jeune homme qui paraissait si convenable? Ah! la démoralisation marchait bien! Autrefois on n'aurait pas vu ça! Mais la punition serait exemplaire, et ces intrigants de Clairefont ne gagneraient rien à avoir fomenté la discorde, car le maire, qui les avait ménagés jusque-là, était maintenant décidé à les accabler. Il savait des choses décisives sur l'affaire du jeune comte, et il les dirait: on pouvait compter au moins sur une condamnation aux travaux forcés à perpétuité, la faiblesse des juges ne permettant pas d'espérer une condamnation à mort. Et, le jour même du procès, le domaine de Clairefont, vendu à l'audience des criées, serait adjugé à Carvajan.
Un autre récit, favorable, celui-là, à Pascal, mais tout aussi gros d'inexactitudes, était mis en circulation par les partisans du château: