—Je ne saurais vous dire, Mademoiselle. C'est une étrange nature que celle de ce garçon, Mademoiselle. Il est sauvage... Mme Malézeau n'a pas encore pu obtenir de lui qu'il prît ses repas avec nous, tant qu'il habitera notre maison. Il craint d'être importun, et il aime à s'isoler... Vous ne le verrez pas, ou je me trompe fort, avant qu'il y ait, pour lui, urgente nécessité de se présenter au château.

Antoinette respira avec soulagement. Elle avait craint un envahissement. Elle voyait qu'au contraire il faudrait sans doute aller chercher son défenseur. Elle fut heureuse de cette réserve, elle se sentit plus libre.

Enfermé au fond de l'appartement que Malézeau avait mis à sa disposition, Pascal vivait depuis deux jours dans un accablement farouche. Il avait horreur de la vie et de toutes les infamies qui l'accompagnent. En proie à une noire misanthropie, il laissait même ses persiennes fermées et passait son temps à fumer, étendu sur un divan, dans une demi-obscurité. Il fit là des réflexions douloureuses. N'avait-il pas été, à sa naissance, marqué d'un signe fatal qui le vouait au malheur? Son passé s'offrait à lui plein de tristesse, son présent lui réservait des épreuves cruelles, et l'avenir était vide d'espérance. Que faisait-il sur terre? Exécré et maudit par son père, subi par celle qu'il aimait, comme un mercenaire que l'on dédaigne quand il a triomphé, n'eût-il pas mieux valu pour lui disparaître?

Qu'était l'angoisse de la dernière heure comparée aux tortures qu'il endurait? Après ce court passage de la vie à la mort, le calme, le doux repos, le sommeil, avec un rêve unique et délicieux, dans lequel rayonnerait la virginale figure d'Antoinette. Là, sur ses lèvres, il ne verrait que d'indulgents sourires, car toutes les haines seraient éteintes, et, de lui, elle ne connaîtrait plus que son âme. Elle saurait combien il l'avait tendrement adorée. Et, désarmée enfin, elle l'accepterait pour son fiancé éternel.

Et dans le silence et l'ombre de la chambre, Pascal, énervé, souffrant, gémissait et pleurait. Il faisait des retours sur lui-même et s'accusait de lâcheté. Quoi! songer à déserter la lutte quand celle qu'il aimait comptait sur lui? L'abandonner seule, exposée à de redoutables vengeances? Livrer aux hasards de la conscience des jurés Robert qu'il devinait innocent? Non! c'était impossible. Il fallait d'abord accomplir sa tâche, faire son devoir, et, ayant laissé, par le service rendu, une trace impérissable dans ce cœur qu'il eût voulu emplir de lui, disparaître: fuir ou mourir, à son gré.

Il retrouva un peu de courage, secoua son inaction, et commença sourdement une enquête sur les faits qui allaient amener le comte de Clairefont devant la justice. Dès les premiers pas, il se heurta à une expédition semblable, conduite par les émissaires de son père, dans le but de recueillir des preuves de culpabilité là où il cherchait, lui, des indices d'innocence. Ainsi l'attaque et la défense prenaient déjà leurs précautions, traçaient les lignes de leur siège, et entamaient les travaux d'approche.

Cette ébauche de combat ranima tout à fait Pascal. Il s'alanguissait dans l'inactivité. Aux prises avec des difficultés, il redevint lui-même. Ayant eu affaire à la ruse des Américains du Sud, il était en mesure de jouter avec les Normands. Il acquit la conviction que l'instruction ne s'était pas bornée à rassembler les charges qui pouvaient si facilement être relevées contre Robert, mais avait été consciencieusement poussée dans divers sens.

Plusieurs individus avaient été soupçonnés et interrogés. Un chaudronnier ambulant, dont la présence à Couvrechamps avait été signalée, pendant la nuit du 25, s'était tiré d'affaire grâce à un indiscutable alibi. Le Roussot, qui avait passé une partie de la soirée avec Rose, avait été questionné. Mais on n'avait rien su obtenir du berger. Il s'était présenté, maigriot, chétif, le visage déformé par des tics horribles, qui lui donnaient un air à la fois riant et stupide. On n'avait pu l'arracher à son mutisme qu'en le menaçant, et alors il avait jeté des cris inarticulés, qui étaient d'une bête sauvage plutôt que d'un être humain. Le fermier de La Saucelle, qui se trouvait présent à l'interrogatoire, avait intercédé en faveur de l'idiot. Il avait donné les meilleurs renseignements.

—Excepté de ne point parler et de ne pas entendre très bien, ce qui n'est pas toujours un mal, dit-il avec une malice de paysan, il est bon serviteur... Il se connaît aux moutons, et il ne va jamais au cabaret. Il aimait la Rose... Ah! oui! on peut le dire, car c'est elle qui l'a quasiment élevé... Elle était bonne pour lui... Il la suivait comme un chien... Plutôt que de lui faire du mal, il l'aurait défendue jusqu'à la mort! Oui!... D'ailleurs, il est rentré vers les deux heures... deux heures un quart... Ma femme a entendu ouvrir la porte de la bergerie et m'a dit: Tiens! v'là notre valet qui revient.

Le Roussot alors s'était mis à trembler, son visage avait pris une teinte livide, il avait poussé un hurlement plaintif, comme celui d'un chien qui aboie à la lune, et, battant l'air de ses bras, il avait été pris d'affreuses convulsions.