—Voyez-vous! dit le fermier, on le ferait mourir, si on le tourmentait... Il est bizarre de cervelle!... Mais pour donner une pichenette à une mouche, n'ayez crainte!

Comment obtenir une déposition d'un être en état de démence, et, si on l'obtenait, quel fonds faire sur elle? On avait laissé le berger en repos.

En parcourant la Grande Marnière pour se rendre compte du terrain, Pascal rencontra le Roussot et fut frappé du changement qui s'était opéré dans sa physionomie. Il avait les yeux éteints et la bouche crispée. Lui, si vif et si hargneux, il restait assis ou couché dans la bruyère, et ne poursuivait plus les passants de ses grognements et de ses gambades. Le jeune homme put l'approcher sans qu'il fît aucun mouvement. Le chien noir eut beau aboyer pour prévenir son maître, celui-ci ne bougea pas. Il paraissait dormir éveillé, ses regards étaient fixes, comme si une vision les retenait, et des pleurs coulaient sur ses joues. Pascal prononça le nom de Rose. L'idiot frissonna, mais ne sortit pas de son étrange extase. Quelle différence entre cette torpeur accablée et la vive ardeur qui l'animait la première fois que Pascal l'avait vu!

C'était le lendemain de son retour à La Neuville, par cette merveilleuse matinée d'été qui avait mis le fils de Carvajan en présence de la fille du marquis. Le Roussot et Rose riaient alors, en folâtrant dans les joncs, au bord de la mare, et la lavandière était presque aussi forte que le berger.

Comme Pascal était libre et insouciant, suivant avec sa belle compagne le grand chemin de Couvrechamps! Dans l'air un parfum enivrant flottait, la verdure des arbres éblouissait les yeux, la terre vibrait, élastique sous le pied. C'était un de ces moments où le corps marche dans une atmosphère plus pure, où l'esprit se sent plus actif et plus pénétrant, où l'être entier se dilate, heureux ainsi qu'une plante caressée par le soleil. Un instant après, quel changement! Il avait suffi qu'Antoinette prononçât son nom, et qu'il ripostât, lui, par le sien. Le ciel avait paru s'obscurcir, le paysage s'était terni, la terre avait frissonné comme sous un vent âpre. Le jeune homme avait senti son cœur se contracter dans sa poitrine. Il semblait que ce double tableau riant, puis sombre, fût le résumé de son histoire, commencée dans la joie et finie dans la douleur.

Il quitta le Roussot et descendit à travers la colline du côté de l'auberge de Pourtois, comme il avait fait le jour de sa rencontre avec Antoinette, et poussa la porte du cabaret. La même obscurité froide régnait dans la salle, et, avec peine, les yeux du jeune homme distinguèrent les assistants. Fleury et Tondeur n'étaient plus là, jouant aux cartes; mais Chassevent, assis à une table, l'air abruti, buvait de l'eau-de-vie, pendant que la petite et sèche Mme Pourtois tricotait silencieusement dans son comptoir. Le vagabond ne sourcilla pas, mais la femme du cabaretier devint pâle et s'élança au-devant de Pascal.

—Ah! monsieur Carvajan!... Comment! c'est vous!... Qu'est-ce qu'on pourrait bien vous servir?

—Rien!... Mais est-ce que votre mari n'est pas là?

—Vous auriez voulu lui parler? demanda la femme d'un air soupçonneux... Ah! le pauvre homme! il est bien malade depuis quelques jours... M. Margueron dit comme ça qu'il a eu «les sangs tournés». Il est au lit. Il ne faut pas qu'il parle... il ne voit personne... C'est depuis le malheur, voyez-vous... Un homme qui n'avait jamais eu d'émotions, et qui se trouve obligé de rapporter un cadavre... Ça lui a donné un coup!

Chassevent, qui s'était tenu penché sur son verre, parut se ranimer: