—La paix ou la guerre? Une dernière fois, je vous tends la main...
Pascal regarda le greffier avec un écrasant mépris, et haussant les épaules:
—À quoi bon? je n'ai rien à mettre dedans!
Et sans ajouter une parole, sans se retourner, il poursuivit son chemin.
Cependant les menaces de Fleury n'avaient pas été platoniques. Les témoins étaient travaillés avec une audace éhontée. Les Tubœuf, de Couvrechamps, avaient reçu, à plusieurs reprises, la visite de Tondeur. Celui-ci s'était enquis de leurs besoins et les avait longuement interrogés sur la rencontre qu'ils avaient faite de Robert et de Rose, en rentrant de l'assemblée. Tubœuf, ouvrier maçon, avait à compter avec Tondeur, et il se montrait, depuis la visite du marchand de bois, très animé et très loquace. Le docteur Margueron avait été pratiqué par Dumontier et Leglorieux. Il avait une grande fille et point de fortune. On s'était laissé entraîner jusqu'à lui faire entrevoir un brillant mariage. On ne lui demandait rien, on s'en rapportait à sa sagacité; mais il était évident que la condamnation de M. de Clairefont devait lui être très profitable. Le médecin avait écouté beaucoup, parlé peu. Et la conviction qu'il avait de l'innocence de Robert s'était accrue de tous les efforts faits pour établir la culpabilité. Le valet d'écurie, que le comte avait autrefois presque assommé, s'était éloigné du pays. Sa trace avait été suivie, et sa présence était signalée à Mortagne, d'où on allait le faire venir pour déposer.
Ainsi les manœuvres de la partie adverse étaient poussées avec une activité extrême. Le bruit courait déjà dans la ville qu'un éminent avocat, connu comme la plus terrible langue du barreau de Paris, devait soutenir les intérêts de Chassevent, qui se portait partie civile. Tous ces récits, rapportés à Clairefont par les Saint-André et les Tourette qui, décidément, avaient pris fait et cause pour leurs amis, jetaient la tante de Saint-Maurice dans des transes horribles. Elle aurait voulu voir Pascal:
—Si encore nous pouvions causer avec lui, savoir ce qu'il pense, ce qu'il espère! Le métier d'un avocat consiste à rassurer ses clients d'abord, et à gagner leur procès ensuite. Qu'est-ce que c'est que cet avocat invisible? L'influence morale de son nom, c'est très bien! Mais, moi, je n'aurai confiance en lui que quand il aura parlé, en ma présence, pendant une heure, sans débrider.
Antoinette, cédant aux instances de sa tante, dut écrire à Me Malézeau pour le prier d'amener Pascal.
Ce fut une des émotions les plus violentes que le jeune homme eût jamais ressenties, lorsqu'il descendit avec le notaire à la grille de la cour d'honneur. La trace des affiches jaunes se voyait encore sur les piliers. C'était près du massif de l'entrée qu'un soir, rôdant le long du mur du parc, il avait entendu, à son approche, le lévrier gronder et Antoinette parler doucement pour le calmer. Il arriva dans le vestibule, sans savoir comment il avait traversé la cour; une porte s'ouvrit, et il aperçut dans le salon la tante Isabelle, le marquis et la jeune fille. Un nuage obscurcit ses yeux, le sang siffla dans ses oreilles, il lui sembla qu'il marchait au milieu des flammes. Il distingua la voix de Malézeau qui disait:
—Monsieur Pascal Carvajan, que je vous présente, Monsieur le marquis... Mademoiselle, Monsieur Pascal Carvajan...