Le marquis, pâle sous ses cheveux blancs, sans se lever, agita la main avec un air riant et dit:
—Qu'il soit le bienvenu.
Le jeune homme s'inclina, et s'assit auprès de la cheminée, sur une chaise qu'Antoinette lui avança. Le château ne s'effondra pas sur la tête de ce Carvajan qui devenait l'hôte de Clairefont. La vieille demeure reconnut en lui un ami: elle se fit souriante et hospitalière. Le premier quart d'heure de cette visite se passa, pour Pascal, à essayer de reprendre possession de lui-même, à raffermir sa vue troublée, à apaiser son cœur palpitant, à rassembler ses idées en déroute. Il se contraignit à regarder autour de lui.
Dans le salon à boiseries grises finement sculptées le jour entrait clair, jouant avec les étoffes anciennes des meubles, miroitant dans le lustre de Venise qui pendait du plafond. Des jardinières garnies de fleurs occupaient les ouvertures des fenêtres; en face de la cheminée un piano était recouvert d'une large draperie d'étoffe brodée. Sur un grand fauteuil le marquis souriait toujours, et parlait d'une voix vide, qui donnait la sensation d'un grelot. Autour du vieillard, sa fille, ayant à ses pieds, pareil à un sphinx, son fidèle et nonchalant lévrier, la tante Isabelle, rouge comme un cratère en éruption, et Malézeau.
Pascal, avec souci, chercha M. de Croix-Mesnil. Il ne le vit pas. Peut-être était-il dans le château; peut-être avait-il été obligé de retourner à Évreux pour reprendre son service. Malézeau parlait, et Mlle de Saint-Maurice lui répondait. Antoinette, grave et triste, écoutait distraitement. Pascal, par deux fois, sentit les regards de la jeune fille se poser sur lui. Il n'osa lever les yeux. Il songeait: Est-ce possible? Est-ce bien moi qui suis dans ce salon auprès d'elle? Après tant de haine et de dédain, ai-je dompté ses répugnances? Une fois déjà elle m'a tendu la main, et maintenant voilà qu'elle m'ouvre la porte de sa maison. Je suis à ses côtés, je la vois, je respire le parfum qui émane d'elle. Comment tant de bonheur, après tant de tristesse?
Mais une ombre passa sur son esprit. Était-ce Pascal Carvajan qu'on recevait, était-ce à Pascal Carvajan que s'adressaient les regards amis et que s'offraient les mains affectueusement tendues? N'était-ce pas uniquement au défenseur de Robert, à l'auxiliaire utile et puissant qui devait contribuer à sauver l'héritier du nom? On ne l'admettait pas: on le subissait, voilà tout. Et comment le jugeait-on? Qu'y avait-il derrière cette politesse de gens bien élevés, avec laquelle on lui faisait bon accueil? Peut-être un ironique dédain pour le renégat, pour le traître. Qui sait si, en ce moment même, Antoinette ne pensait pas: «Je me sers de toi, mais je te méprise»?
Il sentit son cœur s'élargir et s'exalter; il se dit: Qu'importe? Est-ce pour eux que je me suis résolu à briser tous les liens qui me retenaient, afin de remplir un devoir terrible? N'est-ce pas pour moi d'abord, pour ma raison, pour ma conscience, pour mon honneur? Qu'ils pensent donc ce qu'ils voudront!
Il était tout à fait remis, plein de sang-froid et capable d'observer. Il écouta Malézeau qui disait à la tante Saint-Maurice:
—Il y a une session en novembre, Mademoiselle, et je crois bien que l'affaire viendra, Mademoiselle, si elle doit venir, vers la fin du mois... Elle est d'une terrible simplicité, Mademoiselle...
—Et vous nous répondez de ce jeune homme? demanda plus bas la vieille fille.