Les recommandations de son père lui revinrent à la mémoire. Évidemment il se doutait des projets du braconnier. Ne pouvant se faire obéir de cette brute, il avait au moins essayé de protéger son fils. Allons! toute tendresse n'était pas morte en lui.

À Clairefont Pascal garda le silence sur l'incident; seulement il prit un autre chemin.

La semaine suivante l'arrêt de la chambre des mises en accusation fut rendu, et, avec un gros serrement de cœur, il fallut renoncer à l'espoir bien faible, conservé jusque-là, de voir Robert exonéré de la prévention qui pesait sur lui. Le bruit se répandit dans la ville que le comte de Clairefont venait d'être condamné. Il fallut deux jours pour dissiper cette erreur. Encore n'y réussit-on pas complètement. La tâche de Pascal commençait. Il dut s'installer à Rouen, non pas tant pour étudier le dossier, qu'il connaissait, par avance, aussi bien que le juge d'instruction, que pour se mettre en rapport avec son client. La dernière visite qu'il fit à Clairefont fut triste. Le temps avait changé: une pluie normande tombait lourde et méchante. On eût dit que le ciel se fondait en eau. Un brouillard impénétrable enveloppait La Neuville, et les allées du parc roulaient des flots jaunâtres. À l'idée que Pascal pourrait enfin voir Robert, la tante Isabelle se dressa comme une furie:

—Je vous accompagne! s'écria-t-elle, le visage flamboyant... Oh! mon cher enfant, vous n'aurez pas la cruauté de refuser de m'emmener... Je veux être là, pour recueillir toutes fraîches les paroles que mon pauvre petit vous aura dites.

—Mais, Mademoiselle, vous lui parlerez vous-même. Je vous obtiendrai un permis de communiquer.

—Partons, alors!... Pas de retard!... Le temps de faire une valise, et je suis à vous... Ah! mon cher ami!...

La vieille fille sauta au cou de Pascal et, hors d'elle, courut à sa chambre.

Antoinette sentit une grande tristesse descendre en elle. Quelle solitude morne après cette fiévreuse agitation! Elle allait rester dans ce grand château en tête à tête avec son père. M. de Croix-Mesnil romprait seul, par ses courtes apparitions, la monotonie de leur existence. La tante Isabelle partait avec Pascal: l'avenir parut vide à la jeune fille. Qui donc tenait tant de place dans sa pensée? Était-ce Mlle de Saint-Maurice, ou l'hôte nouveau de Clairefont? Elle eut un mouvement de colère contre elle-même, elle se jugea faible et, demandant à son orgueil la fermeté qui lui manquait, elle accueillit avec une dignité glacée les adieux du jeune homme.

—Nous ne nous verrons plus avant le jour décisif, dit-il; promettez-moi que vous serez là. Votre présence apportera une grande force morale à votre frère. Quant à moi...

Il s'arrêta, puis, avec un accent passionné qu'elle ne lui connaissait pas: