«C'est dans trois jours... Comme le temps me paraît long!... Tu partiras, le matin même, de La Neuville, tu arriveras à dix heures vingt: ce sera suffisant. Je t'attendrai à la gare de la rue Verte. L'avocat de Paris est ici: Pascal l'a vu ce matin. Le grand homme est allé chasser à Malaunay, chez des amis. Il parlera entre deux battues. Il paraît, dit notre cher enfant, que c'est un gaillard qui «plaide sur le dos de son client» et qui éreinte la partie adverse. Il est rouge jusqu'à la moelle des os, et, ce qui le rend si méchant, c'est qu'il n'a pas encore pu arriver à se faire nommer sénateur. Qu'on le nomme donc, et qu'il nous laisse tranquilles!... À mesure que le moment terrible approche, Robert devient plus calme. Il a confiance dans la justice et dans son défenseur. Il a repris un peu sa mine, mais il n'est pas encore brillant. Tu verras... Mon Dieu! que je voudrais donc que ce soit fini!...»
Le matin de son départ, Antoinette, qui avait caché, jusqu'au dernier moment, à son père la date du procès, dut lui avouer la vérité. Le vieillard n'était pas encore levé. Il se redressa sur ses oreillers. Le sourire qui ne quittait plus ses lèvres disparut, et la pensée revint éclairer son regard. Il dit de sa voix des anciens jours:
—Ma fille, nous subissons une rude épreuve. Va assister ton frère, va tenir ma place et affirmer, par ta présence, la certitude que nous avons qu'un Clairefont n'a pas pu manquer à l'honneur. Porte ma bénédiction à mon fils, et, quoi qu'il arrive, dis-lui que je ne douterai jamais de son innocence.
Le vieillard posa la main sur la tête de sa fille, et doucement:
—Va, mon enfant, et du courage.
[XI]
Il était trois heures, et dans la salle des assises le jour commençait à baisser. Une foule énorme se pressait sur les bancs, s'amassait dans les couloirs, refluait jusque dans les tribunes réservées aux avocats et aux journalistes. Dans un recoin, au premier rang, isolées cependant et à l'abri des regards curieux, Antoinette et la tante Isabelle assistaient, depuis le matin, à l'affreux débat dans lequel était engagé tout ce qu'elles avaient de plus cher au monde: l'honneur et la vie de Robert.
Devant elles s'étendait l'espace vide au milieu duquel se dressait la barre, et, plus loin, la table supportant les pièces à conviction: une écharpe de laine et un mouchoir de soie. Tout au fond, la Cour impassible et effrayante siégeait dans sa sévère gravité. À gauche était le jury, et à droite le banc des accusés où, entre deux gendarmes, se trouvait un Clairefont. Aux pieds de son client, assis au banc de la défense, Pascal, vêtu de la robe noire, avec l'hermine blanche sur l'épaule. Tout l'auditoire était tendu dans une attention passionnée. La lutte se développait vive entre l'accusation et la défense.
L'interrogatoire avait été favorable à Robert qui, conseillé par Pascal, s'était montré plein de tact et de modération. La déclaration du docteur Margueron avait fait bonne impression. Mais l'audition des témoins avait gravement troublé les jurés. Tondeur et Fleury avaient révélé des faits de violence terrible à la charge du jeune comte; et Pourtois, avec des hésitations et des tremblements, avait raconté la scène du meurtre. Les Tubœuf et le palefrenier de Mortagne étaient venus à leur tour, et l'atroce Chassevent avait été entendu par le président, en vertu de son pouvoir discrétionnaire.