Le faisceau des accusations, habilement noué, présentait aux yeux un ensemble de preuves difficile à entamer. Cependant Pascal, avec un sang-froid et une précision inébranlables, avait posé des questions aux témoins, discuté leurs dires, et essayé de les mettre en contradiction avec eux-mêmes. Un point qu'il s'attachait à faire ressortir, c'était le bon accord existant entre Rose et Robert. Elle l'avait suivi de son plein gré: il n'y avait pas eu d'effort tenté par lui pour la décider. Et tous de répondre affirmativement, voyant là un commencement de preuve du crime. Ah! oui, elle s'en allait à son bras, et gaiement, la pauvrette. On l'entendait rire dans le chemin. Elle ne se faisait pas prier pour coqueter avec le fils du marquis... Et lui!...

Dans le banc de chêne poli par le passage des criminels, Robert impassible écoutait. Et, au fond de son cœur, une voix s'élevait contre l'iniquité de ce procès. Il pensa: J'ai souvent nié les erreurs judiciaires, disant qu'elles étaient impossibles. Et cependant je me sens accablé, moi innocent, sous un amas de témoignages irréfutables. Et ces gens qui sont en face de moi, si la lumière, à la voix de mon défenseur, ne se fait pas dans leur esprit, vont me condamner en toute conscience.

Cependant il demeura calme, n'opposant aux accusations que la fière fermeté de son attitude. Une seule fois, quand il entendit Chassevent le charger avec rage, il perdit patience, et, brusquement, s'adressant au braconnier:

—Le crime dont vous m'accusez, et que je n'ai pas commis, n'est pas le seul dont la Grande Marnière ait été le théâtre... Il y a eu une tentative de meurtre récente... Et celle-là, vous n'en parlez pas.

Chassevent pâlit. Le président engagea Robert à s'expliquer. Mais lui, redevenu froid:

—Je ne suis pas ici pour accuser, mais pour me défendre. Cet homme sait bien ce que j'ai voulu dire...

Il fut impossible de lui arracher d'autres paroles. Mais l'accusation avait cédé du terrain. Une ombre troublante s'était étendue sur elle. Un mystère s'imposait à l'esprit des auditeurs. La plaidoirie de l'avocat de la partie civile rétablit le combat. Élégante, serrée, perfide, elle enlaça Robert dans un réseau de preuves morales, laissant au ministère public l'avantage de s'appuyer sur les preuves matérielles.

Pendant cette attaque terrible, Antoinette et la tante de Saint-Maurice furent sur des charbons ardents. Ce qu'elles souffrirent est inexprimable. Elles jugèrent la partie perdue. Jamais Pascal ne pourrait effacer les traces de cette diatribe affreuse, où le caractère de Robert était analysé avec une redoutable habileté. Tout le côté bon et généreux restait dans l'obscurité, et le côté rude, autoritaire, emporté, s'étalait en pleine lumière. Ainsi dépeint, le comte était bien l'homme qui avait dû commettre le crime, étouffer Rose dans un mouvement de brutalité, inconscient peut-être, mais certain.

Le réquisitoire de l'avocat général mit le comble à la terreur des malheureuses femmes. Ce magistrat à la voix creuse, debout dans sa robe rouge, leur fit l'effet d'un avant-coureur du bourreau. De son bras menaçant, il semblait vouloir prendre la tête de Robert. Son éloquence emphatique leur parut sinistre. Le côté théâtral de l'appareil judiciaire agit sur elles et les plongea dans une prostration invincible. Elles comprirent cependant, qu'au milieu de son enfilade de mots sonores, l'avocat général concédait les circonstances atténuantes. C'était le bagne au lieu de l'échafaud, et cette pensée jeta la tante Isabelle dans une exaspération telle, que sa nièce eut de la peine à l'empêcher d'intervenir, d'interrompre l'audience, et de faire un scandale irrémédiable.

—La prison, le pénitencier, jamais! grinça la vieille fille. Un Clairefont! Je lui porterais plutôt du poison!