—Rien. J'en jurerais. J'ai rencontré M. Carvajan à sept heures... J'étais allé seul au télégraphe, pour demander si la dépêche, que j'attendais avec une vive impatience, n'était pas arrivée. Votre père, pour le même motif, y était déjà. Nous nous sommes salués en silence. Car nous ne nous parlions plus depuis trois semaines, et nous avons stationné là, anxieusement. L'employé du télégraphe, qui était travaillé par la même curiosité que nous, est allé au bout d'un quart d'heure à son appareil qui sonnait, et nous a crié: Acquitté!... Nous n'en avons pas demandé davantage et nous sommes sortis. Sur la place, votre père s'est arrêté; il était très pâle: j'ai cru qu'il allait avoir une syncope, je me suis approché; il m'a pris le bras, s'est appuyé, et, d'une voix sourde:
—J'étais sûr qu'il l'emporterait!... Du jour où il a été contre nous, j'ai jugé tout perdu... C'est que c'est un Carvajan, voyez-vous! Il a tout de moi, avec l'éducation en plus, et un je ne sais quoi qu'il tient de sa mère...
—Un grand cœur, ai-je dit.
Il a baissé la tête et a murmuré:
—Peut-être est-ce là, en effet, le secret de sa force. Il a des idées que les autres n'ont pas, et il les exprime comme personne. Oh! je le connais bien... Je leur disais: Pascal nous battra tous. Les imbéciles! ils ne voulaient pas me croire. Il a dû bien parler! Le bavard de Paris, qui me coûte de si gros honoraires, n'a pas pesé une once, ni l'avocat général!... Il a tout enfoncé! Ah! ah! c'est un Carvajan!
Votre père a fait un geste d'orgueil, puis il est resté muet jusqu'à sa porte. Arrivé là, il a fait une pause, m'a pris par le bouton de ma redingote:
—Malézeau, voulez-vous que nous nous raccommodions? Amenez-moi mon fils demain matin... Et voyant que j'allais parler: Pas un mot... réfléchissez d'abord... Et conseillez bien le garçon... Adieu.
Et il est rentré chez lui. Vous comprenez bien, après cela, qu'il n'a pas l'intention de continuer la guerre. D'ailleurs, il ne le pourrait pas. Mais vous, êtes-vous décidé à vous prêter à son désir?
—Je veux bien voir mon père, dit Pascal, mais je n'irai pas chez lui. Il m'a chassé...
—Je le lui ferai donc savoir.