—Quelle est donc cette jolie fille? dit-il en affectant un air insouciant.
—C'est la demoiselle au père Gâtelier, monsieur le marquis. Oh! elle est bien connue dans le pays: elle s'appelle Édile... Mais elle est plus habituellement nommée la belle grainetière...
—Sage?
—Oh! monsieur le marquis, tout à fait honnête... Le père a du bien, et elle pourra, si elle a de l'ambition, épouser au moins un huissier...
—Et ce gars à museau de renard qui était sur le pas de la porte?
—C'est Carvajan, le garçon de magasin... Un finaud et un robuste ouvrier, qui fait marcher la maison, car le père Gâtelier est plus souvent au cabaret qu'à ses affaires...
M. de Clairefont fit un signe de tête indiquant qu'il savait tout ce qu'il lui plaisait d'apprendre, et le laquais bien stylé reprit son solennel mutisme.
Honoré, les jours suivants, repassa par la rue du Marché. Il inventa des prétextes pour s'en aller en ville. Il descendait à pied par la côte raide qui conduit de Clairefont à La Neuville, et les bourgeois le rencontraient flânant, sa canne sous le bras, d'un air absorbé. C'étaient des commérages sans fin. Pour quel motif le marquis se promenait-il dans ces rues pavées de cailloux féroces qui brisaient les pieds, quand il avait les allées moelleuses de son parc? Pour qui venait-il ainsi?
Carvajan le savait bien, lui qui, du haut d'une lucarne, guettait les marches et les contremarches du jeune homme. Il avait, dès le premier jour, eu l'instinct qu'il en voulait à Édile. Et une haine subite, farouche, implacable, s'était allumée dans son cœur. Il s'était senti menacé à la fois dans son intérêt, qui était de succéder à son patron, et dans son bonheur, qui eût été d'épouser cette charmante fille. Et ce plan, soigneusement élaboré depuis dix ans qu'il était entré chez le père Gâtelier, Carvajan le voyait compromis par le caprice d'un grand seigneur.
Il pâlissait de rage en entendant sur le pavé, pendant les heures mortes où tous les habitants étaient enfermés chez eux, accablés par la chaleur, le pas net et audacieux du marquis. Il couvait des vengeances terribles, et, dans son grenier, la tête penchée sur la rue, il ne quittait pas des yeux son ennemi, songeant qu'un moellon, croulant du haut pignon de la vieille maison, pourrait terminer providentiellement l'aventure. Et, de ses doigts crispés, il labourait inconsciemment la muraille. Un jour, un fragment de plâtre, en tombant sur l'épaule du marquis, lui fit lever la tête, et, dans l'ombre de la lucarne, il découvrit une figure éclairée par deux yeux de tigre en embuscade. Honoré comprit le danger, et, depuis, il passa sur l'autre trottoir. Il avait reconnu l'homme qui s'était posé, le premier jour, devant lui comme un adversaire.