Il s'informa, et apprit que le commis de Gâtelier était le fils d'un bas officier espagnol entré en France à la suite du roi Joseph, en 1813, et nommé Juan Carvajal. Le Joséphin s'était fixé à La Neuville et y avait vécu pauvrement en faisant des écritures. Carvajal Juan s'était, dans la prononciation familière des bourgeois du pays, contracté en Carvajan, et le nom ainsi déformé était devenu d'usage courant. Mais si, de son père, le commis avait hérité un nom francisé, il n'en avait pas été de même pour le tempérament et le caractère. Intelligent, et relativement instruit, de par son origine, il se montrait passionné et vindicatif. Il était homme à attendre patiemment pour frapper son ennemi et, l'instant venu, à l'égorger voluptueusement et sans merci.

Entré chez Gâtelier à seize ans, Carvajan avait promptement découvert dans le commerce des grains un puissant moyen d'action sur les populations des campagnes. Ambitieux, il ne bornait pas ses désirs à l'édification d'une fortune: il rêvait de se créer une situation importante dans le pays. Avec une grande finesse, il s'était rendu compte de l'évolution sociale qui se faisait en France. Il avait prévu l'avènement de la bourgeoisie. Il voulait être bourgeois, devenir riche, et tenir tout l'arrondissement dans sa main. Le marquis Honoré se heurtait donc à un adversaire redoutable, et ne s'en doutait guère.

L'assemblée de La Neuville, qui a lieu le jour de la Saint-Firmin, tomba, cette année-là, le dimanche 25 septembre. C'est, dans cette petite ville, une occasion non seulement de se donner du plaisir, mais encore de traiter des affaires. Les gros propriétaires et les fermiers du canton viennent à la foire, qui dure quatre jours, et s'y livrent à un important commerce de chevaux, de bestiaux et de céréales. Le père Gâtelier, de tout temps, avait fait ses approvisionnements de l'hiver à la Saint-Firmin. Il voyait là les cultivateurs et, devant une table du café du Commerce, il passait ses marchés à coups de petits verres. Pendant ces trois jours, le grainetier ne dégrisait pas et, phénomène particulier, plus il était ivre, et moins il était accommodant. À mesure que sa bouche s'ouvrait, sa bourse se fermait. Aussi on disait en manière de plaisanterie: Quand le père Gâtelier est arrosé, son vendeur est à sec. Le troisième jour, le bonhomme était rond comme une futaille, et ses achats étaient terminés. On le rapportait alors chez lui, et il pouvait cuver en paix toutes les tasses de café et toutes les topettes d'eau-de-vie qu'il avait absorbées.

Pendant que les vieux faisaient leurs affaires, les jeunes s'occupaient de leur plaisir. Et le bal ne désemplissait pas. C'était alors sous une tente dressée devant la mairie que les danseurs prenaient leurs ébats. Toute la bourgeoisie de La Neuville y venait, et les grands propriétaires voisins y paraissaient, par une familière condescendance pour leurs fermiers, dont les femmes et les filles rêvaient de cette fête pendant toute l'année. Il était de tradition d'y danser au moins une fois, et Carvajan pensait en frémissant que le jeune marquis allait pouvoir s'approcher d'Édile, l'inviter, lui parler, sans qu'il pût, lui, d'aucune façon intervenir.

À sa grande surprise, le samedi, premier jour de la fête, Honoré ne parut pas au bal. Il se montra sur la place, causa avec ses fermiers, fut empressé auprès de leurs filles, dépensa de l'argent à toutes les boutiques établies en plein vent, distribua ses acquisitions aux enfants qui se pressaient autour de lui, trouva un mot charmant pour tous, un sourire aimable pour toutes, et se retira en prétextant une violente migraine. Édile rit, dansa, se divertit, affectant une liberté d'esprit si grande que Jean, délivré de ses appréhensions, ne se contraignit plus. Il en vint à croire que le caprice du marquis n'avait eu qu'une durée éphémère, et que quelque autre fantaisie le lui avait fait oublier. Il reprit de la confiance et se railla lui-même; n'avait-il pas cru son avenir compromis, son bonheur perdu? Il montra une gaieté inaccoutumée.

Le dimanche, il se livra aux jeux d'adresse préparés pour les jeunes gens, avec l'ardeur passionnée qui lui était naturelle, et gagna plusieurs prix. Le marquis n'avait pas paru de la journée: on le disait malade. Carvajan fut, pendant quelques heures, complètement heureux, le cœur élargi, les nerfs vibrants, la voix éclatante. Il dansa, infatigable, et conduisant la fête. À minuit, au moment où le bal était dans toute son animation, il chercha Édile pour l'inviter et ne la rencontra pas. Il la demanda à tous les amis du père Gâtelier. Nul ne l'avait vue. Les jambes de Carvajan devinrent tremblantes, sa vue se troubla, une horrible palpitation l'étouffa. Il eut le pressentiment qu'il avait été joué, et que l'absence du marquis n'était qu'une feinte. Il courut au café du Commerce et trouva son patron incapable d'assembler deux idées, hors d'état de faire deux pas. Il se précipita vers la rue du Marché, espérant qu'Édile, fatiguée, était rentrée à la maison. Il regarda de loin la façade et la vit toute noire; aucune lumière dans la chambre de la jeune fille. Il entra, monta l'escalier, qui sonna lugubre sous ses pieds, frappa à la porte, et n'obtint aucune réponse. Il demeura un instant dans ce silence, égaré, entendant son cœur battre à coups précipités et sourds. Puis, écrasé par son impuissance, il se laissa tomber sur les marches et pleura de rage autant que de chagrin.

Il resta ainsi longtemps, écoutant au loin la rumeur de la fête, les fanfares amorties de l'orchestre, roulant de terribles projets de vengeance. Puis une idée se fit jour dans son cerveau obscurci par la colère. Édile était peut-être à Clairefont: peut-être était-il temps encore de l'arracher au marquis. Il redescendit avec rapidité, et prit à toute course le chemin escarpé du plateau. Il ne mit pas plus d'un quart d'heure à gravir la rude montée et arriva comme un fou à la grille, qu'il trouva ouverte. Une voiture attelée de deux vigoureux postiers stationnait devant le château. Il entendit la portière se fermer avec un claquement qui lui répondit au cœur, et, comme le cocher allait rendre la main à ses chevaux, il se précipita. Dans l'intérieur obscur de la voiture, deux formes confuses s'offrirent à lui: celles d'un homme et d'une femme. Il poussa un rugissement et, saisissant la poignée de la portière, il l'ouvrit en criant:

—Édile!

Une exclamation étouffée lui répondit; au même moment une main nerveuse le prit au collet et le jeta en arrière, pendant qu'une voix impérieuse disait:

—Marchez donc!