Après des protestations amicales, Robert s'éloigna, et Pascal se trouva seul. Au lieu de continuer sa marche dans la direction de La Neuville, il remonta vers le cabaret de Pourtois. La maison était fermée et silencieuse. Par l'imposte de la porte une faible lueur filtrait. Pascal gagna le raidillon de la Grande Marnière, et, étouffant le bruit de ses pas, le gravit du côté de Couvrechamps. Il regardait autour de lui attentivement. Il avait pour toute arme sa canne en bois de fer. Mais il était fait aux marches nocturnes dans les plaines et les bois, et son cœur ne battait pas plus vite. Il s'arrêta: il venait de reconnaître la coulée remarquée par Robert. Il fit une quinzaine de pas, et, apercevant au bord du sentier, dans la bruyère, un énorme genévrier, il alla s'y adosser, et, invisible dans l'ombre épaisse, il attendit.

Au ciel, les étoiles brillaient. La lune, comme un disque de cuivre, se levait au-dessus des taillis de La Saucelle. Bientôt elle allait répandre sur les champs sa froide clarté. Tout autour, dans ce vallon désert, une agitation étrange troublait le silence, plantes s'ouvrant aux fraîcheurs de la nuit, animaux se glissant légers dans les branches: la vie nocturne animait les ténèbres. Pascal pensa à la soirée qu'il venait de passer à Clairefont.

Pas une fois Antoinette ne lui avait adressé la parole. Elle s'était montrée telle qu'il l'avait connue avant le service rendu: froide et hautaine. Au moment où il croyait avoir forcé sa confiance et son amitié, il la voyait indifférente s'éloigner de lui. N'avait-elle donc rien dans le cœur? Et cependant, à la cour d'assises, il l'avait, la veille, surprise pleurant pendant qu'il parlait. Dans ce court instant, il l'avait dominée, possédée. Il était entré jusqu'au fond de cette âme rebelle en souverain maître. Mais l'impression avait été fugitive et il avait été chassé de sa conquête.

Ah! qu'un mot dit par elle, un mot de tendre reconnaissance, lui eût pourtant apporté de soulagement et de joie! Dans le néant de ses affections brisées, il eût accueilli ce témoignage affectueux comme une consolation suprême. Et ce souvenir se fût épanoui dans son cœur désolé, ainsi qu'une fleur poussée sur des ruines.

L'horloge de Clairefont, en sonnant minuit, changea le cours des idées de Pascal. La lune était haute maintenant dans le ciel, et une lumière argentée baignait le vallon. Le jeune homme pensa: Jusqu'à quelle heure dois-je prolonger ma faction? Je suis là, comme Horatio guettant le spectre du feu roi, sur l'esplanade d'Elseneur. Si mon père ne m'a pas trompé, qui vais-je voir venir? Et si quelqu'un vient, passera-t-il où je suis?

Un instinct secret lui disait que son poste était bien choisi. Il s'entêta. Il fut distrait par les gambades de deux lièvres qui jouaient dans le sentier, pendant que, sur les hauteurs de Clairefont, un renard en pleine chasse jappait pour prévenir sa femelle embusquée. Cependant, vers une heure, il commença à perdre patience, et il se disposait à s'éloigner, quitte à revenir la nuit suivante, quand, après avoir dressé les oreilles, les deux lièvres sautèrent brusquement au bois. Dans le haut du sentier un bruit de pas résonnait.

Pascal frissonna, ses dents se serrèrent, et il assura son dur bâton dans sa main. Le bruit se rapprochait, net, comme celui d'une personne qui va sans précautions. Une ombre se projeta sur la blancheur du chemin, et, nu-tête, les habits en désordre, Pascal reconnut le Roussot.

Il s'avançait, les yeux ouverts, fixes, et pourtant sans regards, la démarche raide et automatique, comme entraîné par une force dont il était inconscient. Il passa et entra dans la coulée. Le jeune homme s'y engagea à sa suite, et le berger ne parut pas l'entendre. Il filait droit devant lui, sans hésitation, sans arrêt, régulier comme une machine. Il gagna le bord de l'excavation où Rose avait été trouvée morte par son père et par Pourtois, et là s'arrêta. Son visage prit une expression désespérée, il se tordit les mains et, poussant une horrible plainte, il continua sa route, montant vers Couvrechamps. Pascal le suivait toujours. Ils arrivèrent au cimetière. D'un bond, l'idiot sauta par-dessus le petit mur et, allant à une tombe surmontée d'une simple croix de bois, il s'agenouilla, et se mit à gémir. Il se laissa tomber sur la pierre qu'il baisa avec passion, murmurant d'une voix suppliante: «Pardon, Rose! Oh! Rose!...» Et, dans la solitude de ce lieu funèbre, c'était un spectacle effrayant que celui de cet insensé appelant la morte avec des sanglots de repentir et d'amour.

Le Roussot resta là longtemps à se rouler dans des spasmes, puis il se releva et partit comme il était venu.

Pascal demeura pensif, appuyé à la muraille. Le voile s'était déchiré brusquement. Il connaissait la vérité. Il reconstitua, en un instant, la scène du meurtre. Comment n'avait-il pas deviné? Il revit, dans son souvenir, le Roussot lutinant Rose avec une gaieté menaçante. Au fond de cet être privé de raison une passion sensuelle s'était allumée, et, avec la bestialité féroce d'un fauve, le berger avait voulu l'assouvir. Dans le paroxysme de sa rage amoureuse, il avait emporté Rose comme une proie, mais l'intervention inattendue de Chassevent et de Pourtois l'avait forcé à fuir. Et la puissance de son étreinte avait été mortelle. Il avait tué celle dont il voulait seulement étouffer les cris. Et maintenant il passait ses jours à penser à elle, et ses nuits à la chercher, à l'appeler, dans l'horreur de son sommeil halluciné.