De la sorte, il allait se trahir lui-même et fournir les preuves de son crime. Il suffirait de le voir marcher dans la bruyère en gémissant, et se rouler, dans des extases affreuses, sur la dalle de pierre, pour ne plus conserver un doute. Mais ce qu'il venait de faire, le ferait-il le lendemain? Se livrait-il, chaque nuit, à ce terrible pèlerinage du crime?

Deux fois encore Pascal revint, et deux fois il assista à la même scène. Le somnambule arrivait, traversait la lande, s'arrêtait à la ravine, et gagnait le cimetière. Il suivait les mêmes étapes dans son effroyable cauchemar. Alors, sans avoir parlé à qui que ce fût de sa découverte, Pascal se rendit chez le commissaire Jousselin, le pria de le suivre chez le procureur de la République, et là il raconta ce qu'il avait vu, demandant qu'on voulut bien l'accompagner pour constater ce fait décisif.

—Je suis tout à votre disposition, dit le magistrat très impressionné. Et je vais prendre les mesures nécessaires pour assurer les résultats de notre expédition. M. de Clairefont, aurait donc été la victime d'une déplorable erreur judiciaire? Nous croyions que vous nous aviez arraché un coupable, ajouta-t-il en souriant, et nous avions admiré votre victoire. Mais, si votre client est innocent, nous allons vous devoir des actions de grâces, car, en France, la magistrature est toujours de bonne foi et ne cherche que la vérité.

—Eh bien! si vous voulez, nous nous retrouverons ce soir, à la petite porte du parc, à onze heures. M. Jousselin postera ses gens dans l'église, et s'embusquera près du cimetière... Je suis certain que, dans cet état, le berger n'entend ni ne voit, mais il est préférable de se cacher.

—À ce soir.

Pascal, à cinq heures, arriva à Clairefont sans être attendu. Il fut accueilli par les cris de joie de Mlle de Saint-Maurice et de Robert. Le marquis lui fit gracieuse mine, comme à l'ordinaire. Antoinette s'enferma dans une gravité un peu sombre. Son caractère, depuis quelque temps, avait changé. Elle, qui, autrefois, était la gaieté de la maison, on la voyait rester des heures entières sans parler. Sa tante lui touchait l'épaule, elle tressaillait et semblait redescendre du pays des songes. Elle était douce et bonne, comme toujours, mais une préoccupation intime la troublait. Croix-Mesnil, qui avait obtenu une permission de huit jours, s'était installé au château et faisait de grands frais avec la jeune fille. Il l'accompagnait dans ses promenades, et s'attachait à la faire causer. De préférence, c'était du procès qu'il parlait. Et, insensiblement, il en venait à s'occuper de Pascal. Il se livrait à des éloges excessifs, comme quelqu'un qui veut provoquer une réplique, et serait heureux d'être contredit. Antoinette le regardait alors avec une singulière expression et laissait tomber la conversation.

Ce jour-là, en apercevant Pascal, Mlle de Clairefont se tourna vers le baron et, avec une soudaine âpreté, lui dit:

—Tenez! Voici votre ami...

Il pâlit un peu, mais, très calme, il répondit:

—Je ne m'en défends pas. J'aime tous ceux qui vous sont dévoués.