Carvajan, froid, méthodique, actif et exact, se mit à parcourir le canton, à visiter les fermiers, à avancer de l'argent à ceux qui étaient embarrassés, prenant pour gage les récoltes sur pied. Il jeta ainsi les premières bases d'une banque agricole, dont il devait plus tard tirer, au point de vue financier et politique, un sérieux parti. Au commencement de la quatrième année, le père Gâtelier mourut.

Tous ceux avec qui il avait trinqué suivirent son convoi: il y eut foule. Sa fille, arrivée le matin même de l'inhumation, descendit rue du Marché. Elle parut aux côtés de Carvajan à l'église, vêtue de noir, cachée sous un voile de crêpe qui empêchait de voir son visage. Après la cérémonie, elle rentra rue du Marché, et partit le soir, après être restée enfermée avec Carvajan pendant toute la journée. Le lendemain, le peintre en bâtiment de La Neuville fut appelé, reçut l'ordre de gratter l'ancienne enseigne de la maison et, au lieu du nom de Gâtelier, d'y mettre celui de Carvajan. C'est ainsi que la ville apprit que le commis devenait patron et prenait la suite des affaires de son maître.

Quelle convention avait été passée par Édile? Quel accord avait été conclu entre elle et celui qui l'avait tant aimée? Nul ne le sut jamais. Elle s'éloigna pour ne plus reparaître. Le bruit se répandit vaguement qu'elle habitait Paris. Des Neuvillois qui se disaient au courant des choses de la capitale racontèrent que le marquis, promptement las de la belle grainetière, l'avait galamment quittée en achetant pour elle un important magasin de lingerie. Édile enfin avait épousé un bureaucrate et vivait heureuse. Telle avait été la bourgeoise conclusion de son roman d'amour. Carvajan se montra triste et pâle pendant quelque temps. Personne n'osa le questionner, quoique la curiosité fût grandement éveillée. Mais ce petit homme sec et anguleux avait une façon de dévisager les importuns qui coupait court à toutes les familiarités.

À compter de ce jour, Carvajan ne vécut plus que pour son ambition et sa haine. Il n'était pas distrait de l'une par l'autre. Elles avaient le même objet, et marchaient de conserve. L'ambition visait à renverser et remplacer le marquis de Clairefont qui avait dans le pays la plus haute influence et la plus grande fortune. La haine se tenait pour satisfaite si ce double résultat était atteint. Un homme, qui dans la vie poursuit ardemment une idée unique, est invincible. Carvajan, doué d'une volonté impérieuse, d'une patience inaltérable, devait subordonner tous les actes de son existence à la lente et sûre préparation de sa vengeance.

Il savait que le résultat entrevu se ferait peut-être attendre pendant de longues années. Mais, impassible, il était résigné à poursuivre sa sape souterraine, jusqu'au jour où un dernier coup amènerait l'écroulement final. L'éloignement du marquis n'avait point amorti la violence de ses sentiments. Il n'avait qu'à lever la tête pour se souvenir. Il voyait sur la colline le mur blanc de Clairefont. C'était là qu'il était arrivé, après une course haletante, pendant la nuit de la Saint-Firmin, pour reprendre Édile. Dupé si complètement, lui, Carvajan, par ce bambin de marquis! Après dix ans, il en pâlissait encore de colère et d'humiliation.

Il suivit de loin l'existence d'Honoré et vit avec une joie farouche la fortune du gentilhomme s'amoindrir, à mesure que la sienne augmentait. M. de Clairefont, promptement las de son existence joyeuse, était revenu à ses fantaisies scientifiques, et avait commandité différentes affaires industrielles qui ne réussirent pas. Son esprit était plus vif que juste, plus ardent que pratique. Il s'entichait d'une idée, la suivait, la caressait, et, après beaucoup de temps et d'argent perdus, l'abandonnait pour s'éprendre d'une autre. Carvajan, exactement renseigné sur ces coûteuses tentatives, riait amèrement en disant:

—Vous verrez que je n'aurai pas besoin de m'en mêler et qu'il se ruinera tout seul.

Un jour, une nouvelle, qui fit frémir Carvajan d'une sombre joie, se répandit dans le pays. Le marquis était rentré dans son domaine. On avait vu arriver à la gare une voiture armoriée, et du train était descendu un voyageur, ombre effacée du brillant seigneur qui faisait battre les cœurs de toutes les femmes de La Neuville. Carvajan voulut s'assurer par ses yeux de la présence de son ennemi. Il grimpa la côte de Clairefont, et, de la route, vit les fenêtres du château ouvertes. Il resta longtemps arrêté au bord de la terrasse, plongé dans d'orageuses pensées, et, comme le soir venait, il aperçut dans les parterres Honoré qui marchait lentement. Il eut de la peine à le reconnaître, tant il était changé. La taille autrefois si svelte avait épaissi, la figure fine et charmante s'était empâtée, et les cheveux devenaient rares. C'était encore un gentilhomme de noble et belle tournure; mais ce n'était plus ce joli garçon avec ses grâces de demoiselle qui le rendaient si séduisant. Carvajan le suivit de ses yeux perçants, et quand il l'eut vu disparaître au tournant d'une allée:

—Oh! oh! dit-il, en tendant vers le promeneur un bras menaçant, tu as l'imprudence de revenir à ma portée... Eh bien! à nous deux!

Et à pas lents il reprit le chemin de la petite maison triste et noire dans laquelle, solitairement, il attisait sa haine.