Le marquis était destiné à étonner les gens de La Neuville. Autant il avait mené autrefois une existence bruyante et folle, autant il mena une vie retirée et laborieuse. Il s'occupait avec assiduité d'améliorer ses terres et d'exploiter ses bois. Il paraissait avoir sur toutes choses des idées particulières, car il transformait en herbages la plus grande partie des réserves du château, et montait une laiterie modèle. Au milieu des futaies de Clairefont il installait une scierie, et commençait à pratiquer d'importants abatis. On le voyait inspecter ses travaux, et il ne paraissait jamais plus heureux qu'au milieu des ouvriers. Il appliquait aux procédés de sciage toutes sortes de perfectionnements de son invention, ne craignant pas de mettre la main à l'ouvrage quand les appareils ne fonctionnaient pas. Il passait le reste de son temps dans une tourelle remplie d'instruments de physique et où il avait fait construire un fourneau pour les expériences de chimie. Il vivait là, éclairé par le jour coloré qui traversait les vitraux anciens des larges fenêtres, comme une sorte de docteur Faust. Un domestique s'étant un jour cruellement brûlé les mains avec une fiole d'acide, il avait donné la tâche de ranger le laboratoire à un seul valet de confiance, qui l'avait suivi dans tous ses voyages et lui était fort dévoué.
Des récits extraordinaires couraient sur ce cabinet devenu mystérieux. On disait que le marquis défendait qu'on y pénétrât, parce qu'il s'y livrait à des expériences magiques. Quelquefois, le soir, les vitres de la tourelle s'illuminaient de fantastiques clartés et, de loin, les passants voyaient avec terreur flamber ces lueurs dans la nuit.
Il avait sans doute trouvé un secret pour engraisser ses champs et fertiliser ses prairies, car depuis qu'il s'occupait de culture, ses récoltes étaient incomparables. Ses fermiers disaient avec envie:
—Notre maître a de beaux blés et de riches fourrages, mais il sait à combien ils lui reviennent.... Ses engrais ne sont pas connus, mais ils coûtent gros, et peut-être bien qu'ils ne sont pas catholiques... Marchez!
Carvajan, qui ne croyait pas aux diableries, comprit promptement le parti qu'il pouvait tirer de la conduite nouvelle du marquis. Dans les tournées incessantes qu'il faisait en cabriolet, aux quatre coins de l'arrondissement, il disait aux cultivateurs:
—Eh bien! mes bonnes gens, vous avez un concurrent inattendu. M. Honoré fait de l'élevage et envoie du lait au marché. Il a les moyens de travailler en grand... Vous n'avez qu'à bien vous tenir: les prix vont certainement baisser... Car cet homme, n'est-ce pas, il n'a pas besoin de ça, et il vendra au-dessous du cours...
Sourdement, il excitait le mécontentement. Et déjà il s'était fait un allié de Tondeur, le marchand de bois, qui ne pouvait voir avec tranquillité M. de Clairefont scier lui-même ses chênes séculaires, et les envoyer directement aux grands chantiers de la marine, pour les constructions de la flotte et les travaux des ports.
Le cheval de bataille de ce madré compère était la machine à vapeur que le marquis employait. Sur ce chapitre-là, au cabaret, il ne tarissait pas:
—Comment, nous autres, malheureux, nous n'avons que nos bras pour vivre, et voilà ce richard qui supprime le travail en se servant d'outils qui marchent tout seuls!... Les journées des scieurs, qui se payaient trois francs, ne valent plus que quarante sous... Dame! je trouve des hommes tant que j'en veux... Il y a plus d'ouvriers que d'ouvrage...
L'usine à vapeur, avec des scies de l'invention d'Honoré, coûtait cher, loin de rapporter. En abaissant le prix des salaires, le marchand de bois atteignit ce double résultat de faire un tort moral considérable au marquis et de gagner beaucoup d'argent.