—À propos de quoi me demandes-tu ça?
Pascal raconta la scène à laquelle il avait assisté. Mme Carvajan baissa un instant sa tête pensive, puis:
—Ne répète jamais ce mot-là, mon chéri... Ceux qui ne sont pas heureux sont facilement injustes, vois-tu... Cet homme s'en allait probablement d'ici sans avoir obtenu ce qu'il espérait, et il s'en prenait de sa déconvenue à ton père... Mais sois-en sûr, si Carvajan est quelquefois dur en affaires, c'est un homme scrupuleusement honnête... Enfin, c'est ton père: tu dois le respecter et l'aimer...
En faisant cette affirmation, sa voix tremblait un peu, et elle avait les larmes aux yeux.
Cette scène s'était gravée dans la mémoire de Pascal. Plus tard il en comprit la redoutable signification.
La lutte sans merci engagée par son père contre le marquis de Clairefont lui avait échappé pendant toute sa jeunesse. L'âme murée de Carvajan gardait bien ses secrets. Il n'avait jamais confié à personne ses espoirs de vengeance. Il travaillait sourdement à les réaliser. On ignorait le but vers lequel il tendait, à travers les années, avec une patience d'araignée qui tisse sa toile mortelle. On voyait les moyens dont il usait et c'était assez pour faire peur.
Pascal, envoyé par son père au collège d'Évreux, y avait commencé ses études. Puis, la fortune de Carvajan augmentant chaque jour, l'instruction reçue en province avait paru insuffisante, et jusqu'à vingt ans l'héritier présomptif avait vécu à Paris.
Il avait passé tous ses examens, fait son droit, et n'était rentré à La Neuville qu'avec le titre de licencié. Il était un homme alors, et son esprit savait comprendre ce que ses yeux voyaient. Rien ne lui parut changé dans la maison de la rue du Marché. Elle était toujours noire et basse, les mêmes allées et venues y laissaient leurs traces de boue et leurs grondements de discussions. Tout avait vieilli: le prêteur et les emprunteurs; mais le commerce de l'argent se faisait comme par le passé. Les visages grimaçaient de colère, et les bouches se crispaient pour lancer un mot qu'elles retenaient maintenant, car Carvajan était un homme à ménager. Et ce mot était le mot du passé, qui serait celui de toute la vie: usurier!
La manière de vivre de Carvajan n'avait point varié. Il avait pour tout domestique une servante, travaillant comme un cheval. Mme Carvajan s'enfermait, silencieuse et triste, dans sa chambre, comme avant le départ de Pascal. Elle avait des cheveux gris: c'était tout le changement. Elle eut, en reprenant possession de son fils, un moment de vive joie. Mais cette joie fut courte. Il parut certain, dès les premiers jours, que l'entente ne s'établirait pas facilement entre Pascal et son père. Et pour qui connaissait Carvajan, cette situation était grosse d'orages.
Au bout de vingt-quatre heures, concédées par lui aux épanchements maternels, le chef de la famille fit appeler son héritier dans le cabinet du rez-de-chaussée. Pascal l'y trouva se promenant d'un pas tranquille.