—Mon garçon, dit le père en s'arrêtant brusquement, te voilà revenu dans ma maison et je suis heureux de t'y voir. Tu as fait de bonnes études, et tout porte à croire que tu n'es pas une bête. Je pense donc que tu as l'intention de t'occuper... Tu es avocat de ton métier, et nous avons ici un tribunal... Ceux qui y plaident sont des ânes... Tu n'auras donc pas de peine à t'y montrer supérieur. Je suis en mesure de te former rapidement une belle clientèle... Es-tu disposé à entrer dans cette voie?
Et comme le jeune homme inclinait la tête sans répondre.
—Oui? Tu vas donc réclamer ton inscription au barreau de La Neuville, et, pour commencer, tu m'étudieras ces quelques affaires...
Il prit sur son bureau une pile de dossiers, en chargea les bras de son fils, et lui donnant une tape amicale sur l'épaule:
—Tu peux m'être très utile, si tu veux comprendre les choses, et je te ferai gagner de l'argent...
Pascal s'enferma pendant toute la journée et se plongea dans les paperasses. Il fut promptement édifié. Ce que son père appelait «les choses», c'était l'art d'exploiter son semblable avec une habileté surprenante. Tout se passait sur les marges du Code. Et, pour les cas difficiles, il y avait des intermédiaires qui endossaient la responsabilité et laissaient à Carvajan les bénéfices. Dans aucune de ces affaires le banquier n'était en nom. Toujours on lui avait cédé la créance, et il n'était que tiers porteur. Toute la pratique du système des hommes de paille défila sous les yeux stupéfaits de Pascal. Il jugea dans cette seule journée, et irrévocablement, son père. Il resta la tête penchée sur le fatras judiciaire, qui venait de lui révéler si lamentablement la vérité, et rêva. Tout le passé brusquement évoqué reparut devant lui. Il se rappela les malheureux qui sortaient de la petite maison, avec des airs de victimes égorgées. Il entendit de nouveau les discussions où éclataient des mots violents, il revit les figures convulsées, les poings levés vers le toit paternel, et, à son oreille, le mot infâme retentit encore: Usurier! Était-il donc le fils d'un tel homme, lui qui sentait dans son cœur bouillonner tous les sentiments généreux, lui qui aimait le bien, le vrai et le beau? Allait-il donc devenir son complice? Allait-il le couvrir publiquement de son autorité, le défendre de sa parole, et apporter l'aide de son savoir à l'œuvre basse de la spoliation des faibles? Non! jamais!
Il se leva et, tout pâle à la pensée d'oser refuser la tâche que son père lui avait confiée, il ouvrit la fenêtre et rafraîchit dans l'air du soir son front brûlant de fièvre.
La nuit tombait sur La Neuville, le silence s'étendait sur les rues désertes. Le ciel s'empourprait des derniers rayons du soleil descendu à l'horizon. Une cloche d'église se mit à tinter dans l'éloignement, faible et mélancolique, et il sembla au jeune homme que c'était le glas de son innocence qu'elle sonnait. Il se dit que tout était fini pour lui dans la vie, qu'il n'y trouverait plus jamais un seul instant de bonheur. Et, glacé jusqu'au fond du cœur, il pleura amèrement. La voix de la servante le tira de son engourdissement:
—Monsieur Pascal, on vous attend pour dîner...
Il frémit à la pensée d'aborder son père. Il le fallait, cependant: il se trouvait, par son honnêteté, acculé à une situation sans issue. Il descendit dans la salle où ses parents étaient déjà réunis devant la table, sur laquelle fumait la soupe. Son air abattu frappa sa mère: elle dirigea vers lui des regards inquiets. Carvajan se frotta les mains, avec un bruit sec, et, riant: